Accroché à une montagne raide, dévoré par une passion pour le granite et les immeubles en béton aux persiennes fermées qui peuvent laisser de marbre, Locarno souffre de la fermeture de son Grand Hôtel en 2005. Avec son style Belle-Epoque plus chaud et propice à un certain négligé chic, il était le centre névralgique du festival. Avec ses quatre cinq étoiles, le village voisin d’Ascona aspire de plus en plus les personnalités. Résultat : moins de brassage, moins d’échange. L’équation hôtelière est, qu’on le veuille ou non, le casse-tête de tous les festivals de premier plan. Aussi anodin que cela puisse paraître.

Ce qui complique la déjà difficile mission du nouveau délégué général Olivier Père qui s’est employé avec une décontraction de bon aloi à réchauffer l’ambiance. Attendu comme le Messie par une organisation tendue, il a bien compris qu’il fallait se dégager de toute pression et a concocté une sélection qui lui ressemble, en droite ligne avec son travail à la Quinzaine des réalisateurs.

Samedi après-midi, la présentation en compétition officielle d’Homme au bain de Christophe Honoré n’a donc pas manqué de diviser les festivaliers. Déjà chauffés par le L.A. Zombie de Bruce LaBruce dont il partage la vedette (l’acteur porno gay François Sagat), ils ont enchaîné dimanche soir par un écartèlement audacieux en pleine Piazza Grande. Entre d’une part,  Svet-Ake du kirghize Aktan Arym-Kubat, réalisé avec le soutien du fonds Open Doors généreusement représenté sur scène (près d’une vingtaine de membres). Et d’autre part, la roue libre Rubber de Quentin Dupieux qui trouvait là sa deuxième grande sélection après la Semaine de la Critique à Cannes en mai dernier. Et quelle sélection ! Olivier Père, a accueilli en grand fan le cinéaste français, le qualifiant dans son italien parfait de « génie digne de Dali et de Warhol« , rendant toute traduction inutile. Accompagné de ses producteurs et de la comédienne Roxane Mesquida, Quentin Dupieux a pu s’en donner à cœur joie sur les non-raisons qui font aimer le film, bousculant quelque peu son auditoire… de près de 8000 personnes à peine remis de l’exercice poli d’applaudissements compassés pour le cinéma d’Asie centrale (les films sont présentés deux par deux à Locarno, les équipes également). Accueil réussi pour cette histoire, rappelons-le, de pneu tueur et télépathe qui a séduit une mosaïque de publics non-avertis, prouvant que le film pouvait aller bien au-delà du premier cercle des fans de Mr Oizo/Q. Dupieux. Discret parmi la foule, Gaspard Augé de Justice avait tenu à assister, une nouvelle fois après Cannes, à cette impressionnante projection tant il aime cet objet dont il a co-signé la musique en poussant son goût pour Vladimir Cosma. Sorties française et suisse prévue le 10 novembre.

On regrettera seulement que la fête du film se poursuivit très tard dans la nuit à l’hôtel Belvédère, non parce qu’elle troubla le sommeil de certains résidents mais parce qu’elle empêcha beaucoup de découvrir les films de la journée suivante… A commencer par la séance de rattrapage de Womb, film d’épouvante allemand avec Eva Green qui semblait bien intriguant parmi la multitude de premiers films présentés.

Le lendemain donc et à nouveau sur la Piazza Grande, L’Avocat de l’ex-critique des Cahiers du Cinéma, Cédric Anger, avec Benoît Magimel et Gilbert Melki, semblait décevoir et grand public et cinéphiles.

En revanche, La Petite Chambre des Lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond avec les toujours impeccables Michel Bouquet et Eric Caravaca a été ovationné.

Alors qu’Ivory Tower réalisé par l’un des Puppetmastaz, le chaleureux Adam Traynor, suscitait ce mercredi la curiosité la plus totale. Organisée autour du pianiste-producteur de hip-hop-performeur Jason ‘Chilly Gonzalez’ Beck et co-scénariste avec Céline Sciamma, cette histoire de deux frères joueurs d’échecs qui s’opposent dans leur conception du jeu et la conquête d’une femme, réunit les amies du géant canadien, Feist et Peaches. L’excellente et très cheesy bande-originale produite par Boyz Noise sort d’ailleurs à la fin du mois.

A suivre… Cet automne dans nos pages…

Roxane Mesquida + Gaspard Augé

Interview de Quentin Dupieux à propos de Rubber à lire dans REDUX#36 (été 2010).