Si vous vous attardez à n’importe quel bar de Guéthary, vous aurez probablement l’honneur de rencontrer un ami du légendaire Miki Dora qui le connut lorsque le célèbre surfeur y séjourna à la fin du siècle dernier. Enfin, presque ! Car si beaucoup se réclamaient de son amitié, peu l’ont vraiment vu dans cet autrefois paisible village de la Côte basque et pour cause, on le surnommait « le chat » et pas seulement pour son pas croisé en longboard. Encore moins nombreux sont ceux qui l’ont vraiment connu. Quant à savoir qui étaient ses amis, lui-même devait l’ignorer tant il ne pouvait s’empêcher de profiter de leur générosité dans les grandes largeurs. C’est avec une honnêteté inversement proportionnelle à son sujet qu’Alain Gardinier, fameux reporter-producteur surf-rock et authentique enfant du pays, dont la mention même un peu datée « vu à la télé » aurait pu faire oublier qu’il sait d’abord se servir de sa plume, s’est attaqué au mythe dont on dit que Leonardo DiCaprio souhaiterait interpréter et produire le biopic.

Arnaqueur invétéré à la Attrappe-moi si tu peux (S. Spielberg, 2002) qui a vécu comme un vagabond céleste autant qu’un prince en cavale, Miklos Sandor Dora III était né hongrois, fils d’émigrants qui ne tardèrent pas à divorcer à une époque où l’on se séparait peu, dans une Californie qui semblait éternelle. Son premier terrain de jeu fut un Malibu encore vierge des villas de millardaires qui y pullulèrent par la suite. Alain Gardinier suit la trajectoire de ce surfeur parmi les plus marquants de sa génération, qui a navigué entre des petits boulots (très peu), de belles arnaques (beaucoup et dans tous les genres imaginables) et des hauts faits (souvent fictifs). Un drôle de type rétif à toute idée de travail, de commerce et de carrière prêt à multiplier les fausses identités en des temps où l’on ne jetait pas dans un bonheur béat son visage à la face du monde connecté.

A l’aide de souvenirs, de dialogues improbables que l’auteur et son illustre sujet ont tenu ainsi que d’une foule de documents anodins et anecdotiques – notes de restaurants, passeports, permis de conduire, photos prises au débotté – notamment glanés dans ce que Dora a abandonné au Pays basque (il pensait y revenir avant qu’un cancer fulgurant ne l’emporte en 2002), l’auteur s’attarde surtout aux différentes époques depuis les années 70 où le Californien se baladait et squattait entre Hossegor et Hendaye se liant avec la communauté surf de l’époque et à qui Alain Gardinier donne la parole le plus souvent. Un mundillo qu’il raconte avec un plaisir gourmand parce que pour la plupart il s’agit de ses copains de jeunesse à lui et que le projet plus encore que ses précédents ouvrages (Les Tontons Surfeurs) lui permet de plonger dans un bain de jouvence. Ponctué d’un humour salutaire qui évite l’hagiographie, sans nostalgie exagérée, son récit est émaillé de lieux emblématiques aujourd’hui disparus comme le Steak House et d’aventures qui ont depuis prospéré comme l’épopée « démarrée dans une ferme » de la marque Quiksilver en Europe.

Miki Dora qui, dès le début des années 60 vomissait ce que devenait Malibu et le monde du surf alors même qu’il participait comme doublure à la très simplette série de films des Gidget, essayant déjà d’arracher au mainstream l’argent qu’il pouvait dans une pirouette paradoxale (« Arnaquons les arnaqueurs ») qu’il répétera toute sa vie (que dirait-il du Guéthary d’aujourd’hui ?). Malgré ses nombreuses roueries, il symbolise parfaitement l’irrémédiable individualisme du surfeur, sa mythologie volontairement gonflée et un désir forcené de liberté. Un précurseur indéniable de notre époque oscillant entre soif d’absolu, auto-promo permanente et story-telling.

E. Lameignère

Miki Dora d’Alain Gardinier publié aux éditions atlantica.