Si la plupart des festivals semblent se vampiriser de plus en plus au prétexte discutable qu’il n’y aurait que peu de bons films à sélectionner, c’est davantage par ses ateliers, ses rencontres et sa section expérimentale que le festival du Nouveau Cinéma de Montréal essaie de sortir des sentiers battus. L’omniprésence dans cette édition de films déjà vus à Cannes a le mérite d’offrir des séances de rattrapage pour la critique bien incapable de tout voir en mai. Et surtout une occasion de découverte pour le public local qui a, ironie du sort, choisi de récompenser un film présenté l’année dernière au TIFF voisin (Toronto, le plus gros festival nord-américain), Notre Jour Viendra. Son auteur, Romain Gavras a ainsi eu le mérite de l’attendre, son jour (le film est sorti il y a un an en France), et de venir une nouvelle fois présenter son travail au Canada.

Pour le reste, on a apprécié de pouvoir savourer juste avant sa sortie en France le 16 novembre, le glacial et très bien tenu Sleeping Beauty de Julia Leigh. L’impeccable Emily Browning y campe une jeune étudiante/prostituée qui se prête – littéralement – à un réseau de proxénétisme particulier : elle accepte de prendre un somnifère pour être mise à la disposition d’hommes dont elle ne connaîtra pas les agissements et à la stricte condition qu’elle ne soit pas pénétrée dans son sommeil. L’Australie sous un jour blafard, clinique et terriblement déshumanisée comme décor d’un conte de sorcière. 

De la même sélection cannoise, est issu le poignant Hara-Kiri : Death of a Samurai de Takashi Miike dont l’utilisation poétique de la 3D n’est pas la moindre des qualités. De la Semaine de la Critique où ils ont été primés, l’autre sensation australienne de l’année : Snowtown de Justin Kurzel, un film poisseux assez mal foutu et Take Shelter de Jeff Nichols avec Michael Shannon de Boardwalk Empire. Déjà à Un Certain Regard, Eric Khoo s’est penché avec passion sur un sujet a priori moins sado-maso que My Magic en rendant hommage au dessinateur de mangas Tatsumi, l’Osamu Tezuka pour adultes. Pas moins sombre donc.

Rayon surprises (enfin), l’improbable 3D Sex and Zen, Extreme Ecstasy a ouvert le bal de manière tonitruante. Ce succès coquin de l’année à Hongkong et même véritable phénomène de société jusqu’en Chine continentale où des bus ont été affrétés, est le premier film érotique en 3D. Ce Crazy Kung Fu cochon est, il faut le dire, complètement débile, mais assez instructif (et effrayant) en oscillant entre la bouffonnerie bienheureuse des tribulations d’un jeune marié trop précoce et bien mal loti, et la tendance à la brutalité sexuelle que le film semble encenser. On s’est en revanche cassé les dents sur le documentaire Last Fast Ride : The Life and Death of a Punk Goddess de Lilly Scouris Ayers, commenté par Henry Rollins, pourvu d’un son à tel point pourri qu’on peut douter même de sa diffusion Internet et dont le sujet passionnant s’enlise dans les détails d’entretiens particulièrement lénifiants ou anecdotiques.

La sélection officielle qui s’attache vaillamment à ne sélectionner que des 1ères, 2èmes ou 3èmes œuvres a vu Volcano de Runar Runarsson emporter la Louve d’or.

Aussi, c’est en dehors de ses très belles salles de cinéma que le festival du Nouveau Cinéma s’est révélé d’une grande pertinence : dans les réflexions sur le film du XXIème siècle sous toutes ses formes. Plongeant dans les liens de plus en plus étroits (et ambigus) qu’entretiennent le cinéma et l’industrie du jeu vidéo, Ubisoft, le célèbre éditeur français, a présenté en exclusivité mondiale Assassin’s Creed Embers, un moyen métrage de vingt minutes, accompagné d’une rencontre avec l’équipe du film.

Et c’est dans ces pistes transmédia auxquelles la partie professionnelle du festival s’est beaucoup intéressée encore cette année, que la manifestation prend toute sa dimension novatrice. Présentation des webséries et webdocumentaires aidés et diffusés par TV5.ca, ateliers de pitch très à l’américaine, réflexion sur les plateformes production-diffusion… L’exemple de La Zone – Retour à Tchernobyl de Bruno Masi et Guillaume Hérbaut, le passionnant webdoc développé avec un site dédié de plusieurs dizaines de modules de 3 minutes, réinvente la forme documentaire, induisant une navigation libre où la déambulation revêt une forme poétique inédite sur les pas, voire dans les bottes des reporters. Coproduit par Agat Films et diffusé par LeMonde.fr et la Gaîté Lyrique, le film y a gagné très justement le prix Innovation – œuvres interactives/Projets web du FNC Lab. Une section soutenue par la Cinémathèque Québécoise afin d’explorer la véritable avant-garde de la création numérique, d’art et d’essai, en animation et en art vidéo. La présence de Touscoprod sorte de Kiss Kiss Bang Bang, organe participatif et mutualisé de financement par Internet, mais uniquement dédié à la production de films et plus particulièrement à sa diffusion, était complétée par l’aventure remarquable de Nicolas Alcala, jeune réalisateur d’El Cosmonauta, film de SF ancré dans les sixties et tourné en Lettonie et en Russie dont les 300 000 euros de budget ont été levés par souscription sur le Web.

C’est donc à sa marge que le festival du Nouveau Cinéma qui s’est tenu du 12 au 23 octobre, séduit vraiment. Par sa grande vitalité autour des transformations radicales et des problématiques que connaît le cinéma et l’audiovisuel. Une démarche admirablement synthétisée par le lieu principal du festival : une agora où se sont mêlés projections multi-directionnelles, 5 à 7 (comprendre « apéro de réseautage » comme on dit ici…), présentations et conférences courtes et concises. Soutenue par des applications multimédias (écrans tactiles en tête) et un site Internet à faire rougir tous ses concurrents, la manifestation est digne de la créativité bien connue des webmasters montréalais.

En enterrant, inconsciemment ou non, toute idée de sélection alternative dans son formidable best-of cannois mais en se demandant avec beaucoup de pertinence dans son programme expérimental et professionnel quel sera le 7e art de demain, le festival du Nouveau Cinéma pourrait bien inventer la manifestation cinéphilique des années à venir. Un élan paradoxal mais pourquoi pas ?

EL COSMONAUTA: Segundo teaser-trailer from Riot Cinema on Vimeo.