C’est le genre de claque qu’on avait pas vu venir. La Dernière Piste (Meek’s Cutoff), le nouveau film de Kelly Reichardt vient de sortir aux Etats-Unis. Bénéficiant d’une distribution pour le moins discrète malgré sa sélection à la Mostra de Venise, c’est donc en toute première exclusivité, au Film Forum de New York (avant de partir en tournée dans les autres états), qu’est projeté le quatrième long métrage de la réalisatrice et monteuse d’Old Joy (avec l’immense auteur-compositeur Will Oldham/Bonnie Prince Billy) et Wendy & Lucy, deux œuvres qui avaient séduit la critique.

Michelle Williams

Pour La Dernière Piste (qui sortira le 22 juin en France), on peine à employer le terme de western tant le film semble se refuser au genre. Même dans des codes revisités par l’Eastwood des meilleures années (de Josey Wales à Impitoyable) ou ceux revigorés avec malice par les frères Coen (True Grit). Et pourtant, il en est la quintessence virginale. Le récit lui-même est un archétype : en 1845, trois familles de pionniers (dont les couples Will Patton/Michelle Williams et Paul Dano/Zoé Kazan) ont accepté la proposition d’un explorateur à l’apparence hirsute (Bruce Greenwood) de suivre un raccourci pour traverser les montagnes des Cascades. Ils se retrouvent dans le désert de l’Oregon à lutter contre la faim, la soif, leurs peurs et leurs doutes face à un guide erratique. Lorsqu’ils croisent le chemin d’un Indien, la caravane doit répondre à une question cruciale : faut-il continuer à faire confiance en leur trappeur stoïque ou doivent-ils suivre ce sauvage ? Une histoire inspirée de faits réels, mais à vrai dire, là n’est jamais l’intérêt.


Le fil rouge est connu, simple, jamais manichéen et la ligne claire, très claire, sous le soleil de cette région inhospitalière. Appartenant également au sous-genre de films de désert (Zabriskie Point, Gerry, Electroma…) avec son esthétique crépusculaire et désolée, La Dernière Piste surprend par le choix radical et presque provocateur de la réalisatrice du format 1:33, là où tous avant elle se sont accordés à filmer les grands espaces si ce n’est en Scope, au moins à l’aide du 1:85. A l’heure du 16/9 e (l’équivalent peu ou prou du 1:85 en télévision), voilà un moyen inattendu – et plus subtil que la 3D – qu’a trouvé Kelly Reichardt de fruster le visionnage de ses films sur petit écran (même plat et en HD).
C’est donc par un retour à la forme initiale du tableau – quasiment carrée – que le film choisit de décrire les étapes d’un voyage que l’on croit patient et obstiné. Une odyssée qui pourtant, dès les premières images, est rongée par le doute de certains et dont on sentirait presque la boule peser sur notre propre estomac. La collecte du bois, la réparation d’une roue, le tricot, toutes sont des actions qui rassurent, organisent, définissent le rapport de l’homme occidental au monde (l’outil, le rythme des journées, le travail, la prière…) et s’apparentent à des rites. Ils feraient presque sourire l’Indien qui les suit puis se lie de force à leur épopée. Lorsque le spectateur débarque dans l’histoire, les protagonistes sont déjà perdus et leur foi paraît bien inutile en ces terres inconnues et profanes. Ironie à rebours : la première séquence les fait traverser une rivière jusqu’à la taille, et on découvre les personnages trempés d’une eau qui viendra cruellement à manquer.
De cette simplicité narrative naît peu à peu un onirisme poignant et pénétrant, grâce à la musique de Jeff Grace qui rappelle le score composé par John Greenwood pour There will be blood . L’autre référence plus explicite au film de Paul Thomas Anderson est la présence en pointillé de Paul Dano, dont personne n’a oublié l’incarnation illuminée de prédicateur face à Daniel Day Lewis…

Paul Dano

La réalisatrice Kelly Reichardt opte pour des partis pris narratifs et esthétiques tranchés. A l’instar de son héroïne – incarnée par Michelle Williams (Wendy & Lucy, Shutter Island) – autour de laquelle s’organise progressivement la mise en scène, ses choix sont subtils mais déterminés. Si le mixage du son focalise le récit sur les voix des femmes habituées à voir les hommes décider de leur destin commun dans leur coin, le film laisse peu à peu, en détournant notre attention de sa présentation chorale, s’installer un personnage, un individu, qui décide de lui aussi prendre parti.
Réflexion magnifique sur le destin, La Dernière Piste se mue alors en une fable éblouissante de nos vies égarées.

Erwann Lameignère.

Sortie le 22 juin 2011. de Kelly Reichardt – États-Unis – 2010 – 1h41. Avec Michelle Williams, Paul Dano, Bruce Greenwood, Will Patton et Zoe Kazan.

 

Michelle Williams

Shirley Henderson, Zoé Kazan, Michelle Williams