Dans Kaboom (2010), Gregg Araki nous livrait sa vision de l’apocalypse : des vignettes ados dignes de Black Hole et Twin Peaks, oscillant en permanence entre le sexy et le kitsch jusqu’au final explosif. Après sa virée dans un cinéma de l’immaturité clairement assumée, voilà Araki de retour vers ses premiers amours de cinéma : le drame ouaté et pop, récit d’une immersion dans une jeunesse violée.

230691.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

White Bird, adaptation du du roman Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke, raconte la sortie de l’adolescente de Kat Connors. La jeune fille a 17 ans lorsque sa mère disparaît sans laisser de trace. Alors qu’elle découvre au même moment sa sexualité, Kat semble à peine troublée par cette absence et ne paraît pas en vouloir à son père, un homme effacé. Mais peu à peu, ses nuits peuplées de rêves vont l’affecter profondément et l’amener à s’interroger sur elle-même et sur les raisons véritables de la disparition de sa mère…

416446.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Le mois d’octobre est clairement féminin. A l’instar de David Fincher dans Gone Girl (également adapté d’un roman à succès) et sa mise en scène post-numérique de la transformation d’une femme parfaite, Gregg Araki dresse ici deux portraits en parallèle, celui d’une femme en décomposition, la mère, Eve (Eva Green), et d’une autre en pleine appropriation de sa personnalité et sexualité, sa fille, Kat (Shailene Woodley). De l’oeuvre originale, Araki garde  l’un des thèmes principaux – l’enfer de la banlieue pavillonnaire américaine, entre bonnes manières et tourments – mais l’arrange à sa sauce. Il défait la structure narrative (le roman se déroule sur trois années alors que le film s’organise en deux parties automne-hiver 1988 et trois ans plus tard, à l’été 1991), et y rajoute une hyper sexualité obsédante, imprégnant quasiment chaque plan du film. Mais attention, on n’est plus dans le clip teenage: pour ses scènes de sexe, Araki convoque Ozu et son tête-à-tête frontal en champ-contrechamp. Et même, osons-le, un peu de Breillat et son Parfait Amour.

399258.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Par sa mise en scène volontairement outrancière, ses jeux de couleurs qui rappellent autant David LaChapelle que certains clips et pornos des années 80, Araki cherche l’exagération des rôles sociaux par la théâtralité, avec une mise en scène pleine d’ironie des artifices et de l’identité sexuelle, remettant ainsi en cause son caractère inné. Fait rare chez le réalisateur, des personnages adultes troubles sont mis en avant, notamment l’étonnante Eva Green qui retrouve un rôle sur mesure de femme fatale, cruelle, aux desseins troubles. Celle-ci incarne en fait la détresse de la ménagère des années 80, ancienne gloire du lycée promise à un bel avenir de par sa beauté, que la vie va abîmer en la cadrant d’un American way of life bancal et étouffant, qui va la pousser à l’aigreur et, soudainement, l’inciter à disparaître. Et le père, un homme diminué, quasiment castré (malgré la carrure imposante de Christopher Meloni), illustre cette dévirilisation de l’homme moderne, soumis au travail de bureau et à un changement de civilisation qu’il le dépasse. Pas plus qu’il ne comprenait sa femme, disparue.

406602.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Alors cette disparition ? Fuite ? Suicide ? Meurtre ? N’oublions pas que White Bird est aussi une enquête policière « classique » avec ses indices et ses retournements de situation, ses personnages archétypaux comme ce flic, beau gosse un brin dilettante, qui sent la clope et les haltères et qui va très vite être séduit par le corps instable de la jeune Kat. Derrière Kat, c’est la jeune actrice Shailene Woddley, apparue dans  Divergente. Révélation incontournable de l’année 2014 dans un teenage cinéma timoré et un peu débile, elle se permet ce rôle audacieux qui ne colle pas aux attentes du public adolescent.. Certains diront qu’elle ne fait qu’obéir à la mode des petites chéries de l’Amérique, ex-Disney Girls qui se cherchent un supplément d’âme par le twerk, le porno chic institutionnel d’un Terry Richardson (à la Miley Cyrus) ou le ciné branchouile pseudo-trash d’un Harmony Korine. Mais peu importe tellement Shailene fait merveille et éclipse par moments la superbe prestation d’Eva Green (qui sauva presque à elle seule le dernier Sin City), Araki ayant réussi à capter ce moment décisif d’une actrice ni plus tout à fait jeune, ni pour autant au mitant de sa carrière, bien au contraire : elle resplendit ! A travers l’enquête et en dépit d’un scénario original, Gregg Araki parvient à transcender le genre du drame familial pour narrer la paradoxale défaite de l’adolescence face à l’âge adulte. Et le tout, ce qui n’enlève rien à la réussite du film, sur fond de Depeche Mode et d’une bande originale signée Robin Guthrie des Cocteau Twins.

White Bird (Etats-Unis – France, 2014, 1h31) réalisé par Gregg Araki, avec Shailene Woodley, Eva Green, Christopher Meloni… Sortie le 15 octobre.