Quand Paul Schrader, scénariste génial et torturé mais cinéaste médiocre rencontre Bret Easton Ellis, écrivain génial maltraité par le cinéma, on est en droit de s’attendre au meilleur comme au pire. Deux personnalités passionnantes, deux auteurs rongés par la culpabilité WASP et les hypocrisies de l’Amérique puritaine. Le tournage d’un autre thriller ayant été abandonné pour cause de crise financière, les deux hommes se sont entendus autour d’un projet original, fortement inspiré de l’œuvre littéraire d’Ellis, surtout de son dernier romain Imperial Bedrooms.

Lindsay Lohan et James Deen au restaurant : "lisons un peu !"

Christian, jeune producteur de films ambitieux, est amoureux fou de Tara, une actrice qu’il abrite sous son toit. Obsédé par l’idée qu’elle le trompe, Christian fait suivre Tara et découvre qu’elle entretient effectivement une liaison. Sa jalousie se fait d’autant plus grande que l’amant de Tara n’est autre que Ryan, ex petit-ami de cette dernière qu’elle a imposé sur le futur projet cinématographique de Christian. Le producteur décide alors de les piéger tous les deux, sacrifiant au passage ce qui lui reste d’humanité dans des jeux pervers et violents…

Pour incarner les rôles principaux, Schrader a la bonne idée de faire appel à des acteurs déjà porteurs d’une lourde réputation: Lindsay Lohan l’ancienne égérie de Disney (cette maison n’est décidément plus ce qu’elle était, demandez à Miley Cyrus) et surtout James Deen, la nouvelle égérie « boy next door » du porno qui fait sa première incursion dans le ciné classique. À tout seigneur tout honneur, Schrader n’a pas attendu Terry Richardson, Sasha Grey et Le Tag Parfait pour faire de la provoc’ gratuite et facile avec des acteurs X. En 1979 déjà, Hardcore racontait l’histoire d’un père de famille obligé d’infiltrer l’industrie du sexe pour retrouver sa fille et même en 1976 Travis Bickle, le héros de Taxi Driver (écrit par Schrader) passait tout son temps libre dans les cinémas pornos des quartiers chauds de New-York. L’obssession vient de loin…

On pense tout de suite aux thrillers érotiques féroces des années 90 en voyant The Canyons, surtout aux excellents Basic Instinct et Showgirls de Verhoeven et à leur critique cinglante des moeurs douteuses et de la cruauté implacable des milieux artistiques. Mais la comparaison s’arrête là. Malgré une réalisation soignée, The Canyons reste hélas trop tributaire du génie littéraire d’Easton Ellis jusqu’à parfois prendre la forme d’un livre filmé. Bien sûr, la réalisation est soignée, mais ces plans larges sur de luxueux appartements, ces extérieurs inondés de soleil, filmés d’une manière très standardisée tranchent avec l’atmosphère pesante et paranoïaque du film. Ces images de cinéma désuètes, comme laissées à l’abandon, sont autant de figures qui rappellent aux personnages leur mort annoncée et leur vanité, leur pire ennemie.

En fait, Schrader adapte un livre qu’Ellis n’a même pas encore écrit et Ellis de son côté tente de faire appliquer son style d’écriture à la caméra de Schrader. Alors que les longues phases de dialogues interminables dans American Psycho relevaient de l’ironie voire de la comédie comme autant de virgules pop entre deux meurtres, les digressions de The Canyons ennuient profondément. Les acteurs font des efforts pourtant, surtout James Deen très convaincant, mais on attend, on attend, une révélation, une saillie qui jamais ne surgit. Schrader semble oublier qu’une projection de cinéma n’est pas un livre. On ne peut pas revenir sur certaines pages, relire certains passages.

C’est justement cette faiblesse structurelle – cette absence de rythme cinématographique – qui fait de The Canyons un rendez-vous manqué. Schrader a beau multiplier les scènes de partouzes entre couple, entre hommes, montrer Lindsay Lohan dans toute sa déchéance, il oublie que nous sommes en 2014 et que le public est habitué aux scènes choc (la vraie subversion ne serait-elle pas de ne pas être délibérément provocant ?) et qu’aucun scandale n’éclatera de ce film, comme Taxi Driver, Hardcore ou Basic Instinct avaient pu susciter chacun en leur époque. On serait plus proches de Color of Night (les cinéphiles du dimanche soir tard et des fonds de vidéoclubs se souviendront de ce nanard érotique avec Bruce Willis et Scott Bakula) ou de Hollywood Night (pour les téléphages du samedi soir sur TF1 dans les années 90). Bret Easton Ellis et le cinéma : situation compliquée…

Kamel Bouknadel