Bien qu’australien, Sleeping Beauty de Julia Leigh qui sort sur nos écrans aujourd’hui (interdit bien sévèrement aux moins de 16 ans) est glacial. Découverte dans l’improbable Sucker Punch, Emily Browning y campe Lucy, une jeune étudiante cumulant les petits jobs (serveuse, cobaye de laboratoire, préposée à la photocopieuse…) et… les passes avec des yuppies ventripotents. On évolue sans transition des lounges pseudo-chics au laboratoire clinique, du bar où elle débarrasse les tables aux salles de classe avec une apparente tranquilité, guidés par la nonchalance de l’héroïne. Si bien que lorsqu’elle est invitée à entrer dans un bien étrange réseau de prostitution où il lui est simplement demandé de prendre des somnifères pour être mise à la disposition pendant son sommeil de vieux messieurs qui ne la pénétreront pas, on se demande si elle ne vit pas toute son existence misérable comme déjà endormie, engourdie à tout sentiment.

La romancière Julia Leigh qui signe la mise en scène, avoue que depuis plus de dix ans, elle rêve qu’elle dort et que des inconnus la filme pendant son sommeil. Cette angoisse l’ayant rendu partiellement insomniaque, elle lui a aussi donné l’idée du film. Pour ses premiers pas fort réussis derrière la caméra, elle calfeutre toute émotion, la laissant à peine surgir au détour des personnages secondaires qui seront les seuls à exprimer un semblant de vie : le meilleur ami de Lucy reclus et résigné à se suicider, ce vieil homme qui sait pertinemment qu’il est au bout de son chemin… Cette Australie sous un jour blafard est terriblement déshumanisée. La beauté semble quant à elle de glace, pure enveloppe charnelle qui lorsqu’elle dort pas, ne change pas fondamentalement de rôle ni d’importance. Toute entière, elle est une porte sur le néant le plus absolu. Et c’est peut-être là une terrible vérité à découvrir.

Erwann Lameignère.