Les méga-concerts – ceux où les spectateurs se comptent en dizaines de milliers – suscitent toujours des sentiments contradictoires. Envie de participer à une date exceptionnelle, crainte d’affronter une foule pas forcément venue pour le groupe que l’on a choisi fut-il de premier ordre et en tête d’affiche, désir d’une expérience acoustique sur-puissante et déception lorsque le son est saturé et défaille pour tenter de couvrir les stades, prestation qui tente de gérer les dimensions surdimensionnées d’une telle entreprise et qui risque de transformer des joyaux musicaux en soupes inaudibles, impression de raclement de fonds de tiroirs et de payer le train de vie de milliardaires de la musique… Tous ces écueils, Radiohead les a transcendés en mille cristaux colorés lors de son unique date en Espagne hier soir à Bilbao, dix ans après leur concert inoubliable dans les arènes de la ville, un théâtre intimiste en comparaison.

Perché sur le mont Kobeta qui verse à pic sur la capitale biscayaise, le site du BBK live semblait devoir se mériter au prix d’une lente procession vers un temple païen et sacralisé. Pas étonnant qu’il soit traversé par l’un des chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Aucune voiture ne pouvait y accéder directement et étonnamment les 40 000 spectateurs acceptent de monter sagement en bus depuis le centre d’exposition et le mythique stade San Mames. On craint une certaine forme d’aseptisation moutonnière digne des grosses machines de l’industrie musicale mais c’est une ambiance cohérente, bienheureuse et une innombrable foule qui prend avec philosophie les embouteillages frôlant les limites de la capacité d’accueil. Comme si tous pressentaient l’émerveillement à venir. Accrochant de sévères nuages gris-noirs d’où perçaient de minuscules tâches bleus ou oranges au couchant, la montagne sacrée attendait patiemment la venue des oracles britanniques. Car ce n’était pas un festival, mais un immense concert d’un seul groupe dont les autres invités n’étaient que la première partie. Une ouverture qu’ont animée humblement les Mumford and Sons, non sans démériter après le succès surprise de leur premier album à la folk musclée, enjouée et parfois propre à faire tinter d’énormes pintes de bières. On laissait The Kooks sur la scène des enfants enchaîner leurs ritournelles sans grand intérêt malgré certains défenseurs convaincus quand tout le monde essayait déjà d’envisager le meilleur point de vue pour la grande messe qui se préparait. Sur les dernières hauteurs du mont Kobeta, on aurait souhaité flâner dans l’herbe mais malheureusement une grande tente gâchait la vue. C’est donc sur le plateau en forme de légère corbeille qu’il fallait apprécier le set de Four Tet qui là aussi, avec son break beat, ses clochettes et ses nappes distordues opérait comme un tranquillisant, présence un peu cheap de prime abord (un DJ tout seul sur une scène gigantesque sans autre programmation sur les scènes secondaires) mais qui présentait l’avantage de préparer avec une délicatesse remarquable l’audience grossissante à perte de vue. Sans changement de plateau donc, Radiohead pouvait débarquer sous les rafales de vent qui allaient vite se transformer en caresses d’un dieu bienveillant.

Douze écrans carrés surplombent la scène murée de leds dans une disposition plus simple qu’avant l’accident de Toronto du 21 juin dernier où le gigantesque toit de la structure s’était écroulé une heure avant l’entrée des spectateurs, tuant l’un de leurs techniciens et endommageant considérablement leur matériel, et à la suite duquel le groupe avait annulé et reporté de nombreuses dates. Pour ce 3e rendez-vous depuis la reprise de la tournée après les deux soirs aux arènes de Nîmes, le groupe ouvre avec Bloom issu de leur dernier album King of the Limbs. Radiohead saisit immédiatement les pèlerins trentenaires et guillerets venus l’écouter grâce à un son mat d’une qualité jamais entendue dans une telle configuration. Très vite les écrans jouèrent à plein leur rôle de split-screens aux fondus enchaînés et démultipliés, mettant l’accent sur Colin Greenwood à la basse enveloppante et au jeu jazzy du batteur Phil Selway sur le titre Reckoner (d’In Rainbows). Immédiatement possédé, Thom Yorke pouvait se déhancher avec l’aisance de Peter Pan ou d’un faune dansant. Et continuer de chanter avec cette voix intacte, maîtrisée à la note près. Jonny Greenwood pouvait y répondre avec ses guitares déglinguées et ses infinies variations dans un déluge d’images bariolées, striées et linéaires qui savaient s’éteindre dans des respirations aussi bien rythmées que l’ensemble des titres interprétés.

Au premier tiers, Yorke procéda à un bref et inédit retour à l’actualité économique espagnole où il incita l’assistance à descendre dans la rue exiger que les banques leur rendent l’argent qu’elles lui ont volé. La BBK, la Banque de Bilbao et de Biscaye qui sponsorise et donne son nom à l’événement, appréciera avoir déboursé un budget colossal pour une publicité aussi révolutionnaire…

Rembarqué dans un flot de fausses expérimentations et d’extrême maîtrise, le public oscillait entre la tension alimentée par de minuscules gouttes de pluie qui, intimidées, n’osèrent jamais interrompre le sublime déchaînement musical, et l’extase devant une si prestigieuse application à offrir un son de studio d’enregistrement ouvert aux quatre vents. Un ravissement décuplé lorsque retentirent les extraits des glorieux albums Kid A et OK Computer, avec un indémodable Karma Police repris par la foule qui avait chaviré depuis longtemps et qui pouvait reprendre à tue-tête « for a minute thereI lost myself, I lost myself« . Pour le dernier rappel, Thom Yorke lança un couplet d’After The Gold Rush de son mentor absolu Neil Young, avant de dynamiter et d’embraser totalement la montagne d’un Paranoid Android narguant le ciel et ses assauts repoussés :

« Rain down, rain down
Come on rain down on me
From a great height
From a great height… height… »

Les jambes mêmes plus lourdes, le cœur haut, et la tête nettoyée, on pouvait gambader jusqu’à la vallée où vivent, reclus, les autres hommes.

E. Lameignère, le 14 Juillet 2012.

Photos : Musicsnapper & Tom Hagen.