En friche. C’est un peu dans cet état que nous paraissait l’œuvre de Jim Jarmusch ces dernières années. Toujours poètique et mélancolique certes mais qui semblait se complaire dans une sorte de désinvolture bobo et franchement superficielle. Coffee and Cigarettes, Broken Flowers et The Limits of Control, autant dire 3 films, pas inintéressants mais qui sentaient souvent le réchauffé ; si loin des Dead Man et autres Ghost Dog. C’était sans compter sur Only Lovers Left Alive, projet vieux de 10 ans, une histoire d’amour entre 2 vampires à travers les siècles.

Detroit. Tanger. Adam et Eve. Ce sont des vampires et ils s’aiment depuis plusieurs siècles déjà. Adam, musicien underground et misanthrope, vit reclus dans un studio délabré de Detroit et s’autorise quelques virées en voiture de nuit dans une ville rongée par la crise économique. Eve habite au fond d’une ruelle secrète dans les vieux quartiers de Tanger, pont entre Orient et Occident, dans lequel elle retrouve son cher Christopher Marlowe (l’ancien rival de Shakespeare) pour évoquer les souvenirs de leurs anciens amis : Mary Shelley, Byron etc… Comme animée d’un pressentiment, Eve prend l’avion pour Detroit (vol de nuit bien sûr) mais leurs retrouvailles sont perturbées par l’arrivée d’Ava, l’éternelle ado insupportable prête à tout pour assouvir sa quête de sang…

En rendant hommage aux films de vampires de la Hammer des années 60 (studio anglais qui employa entre autres Peter Cushing et Christopher Lee), à Nosferatu de Murnau et à la scène punk new-yorkaise des années 80, Jim Jarmusch donne aussi sa réponse à la vague hollywoodienne des niaiseries vampiriques pour adolescents, Twilight en tête. Une réponse en forme de revanche quand on sait que ce projet date de presque 10 ans et qu’il a été lâché par les producteurs pour manque d’effets spéciaux. Inspiré par The Addiction d’Abel Ferrara qui montrait déjà les vampires en toxicos, Jarmusch affirme vouloir « jouer avec les codes et l’imagerie du genre. Et d’y apporter ma touche. Comme les gants que les vampires portent quand ils sortent la nuit et qui leur donnent un côté assez cool »

Ses vampires à lui sont des personnages de littérature, dandys élégants et marginaux, des poètes reclus, des punks aristos lassés par l’état du monde et la médiocrité des zombies, à savoir les humains. Ils ont croisé successivement Shakespeare, Schubert et Einstein. Ils sont savants et esthètes à la fois. Eve, inquiète de l’humeur suicidaire d’Adam, dit ainsi en vouloir toujours à ses mauvaises fréquentations d’autrefois, dont le sombre Lord Byron ! Adam et Eve – ce couple d’animaux civilisés – suscitent d’emblée une sympathie et une compassion qui tourne très vite à la fascination pour ces deux êtres beaux et fragiles à la fois. Et quoi de plus normal à la seule vue du casting : Elle, c’est quand même Tilda Swinton, l’égérie arty par excellence et son visage extraterrestre et la silhouette adolescente à la limite du diaphane. Et lui, Tom Hiddleston, déjà le pâle et fragile Loki de The Avengers, qui fait le pont entre l’ancien et le contemporain, trônant au milieu de ses guitares de collection dans un Detroit en ruines, symbole d’un Occident au bord de l’auto-destruction. Le couple est pourtant plus mélancolique que blasé, et il y a quelque chose de touchant dans leur manière de se protéger. Ce ne sont pas des stars de la nuit mais deux vampires qui s’accommodent comme ils peuvent d’un monde des « zombies » qui les rejette dans leur anormalité. Deux êtres poussés à la misanthropie et dont le dégoût de notre présent filtre à travers leurs commentaires désabusés sur l’évolution des humain. Seules persistent les ruines : le port de Tanger et Détroit, ex-bastion industriel et aujourd’hui ville fantôme moderne rongée par la décomposition, rendue à la vie sauvage.

Finalement, l’antidote au désenchantement, c’est l’idéal du couple, que le cinéaste réhabilite avec une ferveur et une douceur inattendues. Regarder passer les époques à deux, depuis le balcon de leur bizarrerie, voilà le hobby préféré d’Adam et Eve, les « seuls amants restés en vie » comme dit le titre. Le film réussit pleinement à faire rêver sur cette éternité du tête-à-tête, proche en cela des Prédateurs de Tony Scott – la scène lesbienne en moins – où la survie du vampire David Bowie ne tenait qu’aux sentiments de sa compagne Catherine Deneuve. Mais, attention, le grand amour selon Jim, vécu en partie à distance, est anticonformiste. Il peut et doit se régénérer par l’accident, la transgression.

A la vue d’Only Lovers Left Alive, on se dit in fine que Jarmusch n’a jamais fait que des films de vampires et qu’il en est peut-être un lui-même !

« Les vampires sont des figures de l’ombre, des outsiders dans lesquels je peux me retrouver et qui ressemblent, en effet, à certains personnages de mes films. Ils s’épanouissent en marge, ils vivent la nuit, comme je l’ai fait pendant quasiment toute ma vie. Ils sont profondément humains, ils se sont simplement transformés et traversent les époques » et ressemblent profondèment aux tueurs à gages de Ghost Dog et The Limits of Control, aux vagabonds de Down by Law, au William Blake de Dead Man : des êtres vivant systèmatiquement en marge de l’American dream, incarnant des modèles éthiques rigoureux, entre spritualité new-age et résidus de l’avant-garde punk et new wave néo-romantique.

Comment vivre quand on a eu plusieurs vies ? C’est la question que se posait déjà Bil Murray dans Broken Flowers et que se pose aussi Jarmusch, compagnon de route d’Iggy Pop et Patti Smith, cinéaste américain paradowal devenu aujourd’hui une sorte d’anti-Scorsese, lui aussi de l’avant-garde. Only Lovers Left Alive est sans doute la réponse désabusée et mélancolique à un Loup de Wall Street, démonstration magistrale de la négation du temps d’un Marty Scorsese voulant encore livrer des films de jeune artiste déchainé pour plaire à Hollywood. Jim Jarmusch malgré son air d’adolescent assume son âge, sa nostalgie et sa solitude à travers son film le plus séduisant et le plus intime depuis longtemps.

 

Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch, Avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska. Sortie le 19 février 2014.