C’est toujours avec curiosité et impatience, les mains rivées à son siège qu’on attend le dernier film de Kelly Reichardt. Celle qui a réussi en trois films remarquables, trois claques de cinéma – Old Joy en 2006, Wendy et Lucy en 2008 et La Dernière Piste en 2010 – à se faire une place à l’avant-garde mais aussi en marge du cinéma US indépendant confirme tous les espoirs placés en elle avec Night Moves, thriller poétique et existentiel autour de trois militants écologistes.

Josh travaille dans une ferme biologique en Oregon. Au contact des activistes qu’il fréquente, ses convictions écologiques se radicalisent. Déterminé à agir, il s’associe à Dena, une jeune militante, et à Harmon, un homme au passé trouble. Ensemble, ils décident d’exécuter l’opération la plus spectaculaire de leur vie…


Dès le premier plan du film, Reichardt instaure une tension qui ne nous quittera plus. La réalisatrice maitrise le wide shot comme le close up. Au plus près des personnages, elle filme de manière précise et minutieuse leur quotidien de jeunes terroristes écolos, la préparation d’une bombe artisanale visant un barrage local. Night Moves a cette intelligence de ne pas s’attarder sur des questionnements moralisateurs habituels face à la violence du terrorisme. Ce terrain n’intéresse nullement Reichardt qui préfère, par sa mise en scène tout en douceur et en nuances, laisser le spectateur se forger sa propre idée sur la question de la pureté ou du bien-fondé des actes de ces jeunes idéalistes.

À voir Night Moves, on se dit que Kelly Reichardt maitrise l’art du contrepied en proposant sa version décalée du film à suspense, comme La Dernière Piste l’avait été pour le western. Ici, pas de conspiration d’état, d’islamistes (ou même de russes) mais de simples militants écologistes auxquels on pourrait presque s’identifier. De même, l’intrigue ne vient pas d’une trame narrative complexe à forts rebondissements mais de la beauté, la richesse et la puissance imaginaire de chaque plan. C’est sûrement cette maitrise de la durée de chaque séquence, cette alchimie de sons et couleurs qui ont valu au film le Grand Prix au dernier festival du film de Deauville. Night Moves regorge de plans d’où déborde une pluralité de sens: empathie avec ces trois personnages mais aussi distance et interrogation quant à leurs idéaux et leur mode d’action. Ici, pas d’images choc ou effrayantes avec un effet sonore mais une mise en scène sensualiste où la matière de la chose filmée – que ce soit le visage de Jesse Eisenberg, une borne d’autoroute ou un arbre – retrouve une présence filmique hors du commun. Comme si une connexion, une intimité s’était créée au préalable entre la réalisatrice et cette vaste nature de son Oregon retrouvé.

D’où la question centrale du corps, celui des personnages, et de leurs visages. Kelly Reichart aime à faire travailler ses acteurs, à les faire se déplacer dans les moments les plus banals et insignifiants de l’existence comme le petit-déjeuner, à la ferme etc… Moments filmés avec une grâce quasi-aérienne et déterminants pour les corps de ces personnages englués dans un environnement, une nature de laquelle ils font partie et face à laquelle ils doivent se déterminer; comme une lutte pour exiger face à la caméra. C’est pour cela que le film se détache petit à petit d’une chronique naturaliste pour parfois prendre des aspects théâtraux voire fantastiques comme ces moments entre Josh et Dena au bord du lac, où les deux « amoureux » semblent posés là commet dans un décor, une nature trop grande pour eux. Kelly Reichardt confirme avec ces plans d’une rare intelligence esthétique qu’elle est la nouvelle paysagiste de l’Amérique, revenant sans cesse à la source du mythe américain de la Frontière et de son lien entre individualisme et espaces gigantesques.

Kamel Bouknadel.
De Kelly Reichardt (2014 / USA / 112 minutes) avec Jesse Eisenberg, Dakota Fanning, Peter Sarsgaard
Sortie le 23 avril 2014