Trois ans après La BM du Seigneur, Jean-Charles Hue continue de filmer la communauté des gens du voyage. Entre western gitan et polar en zone péri-urbaine…

Avec un style hyperréaliste teinté de touches poétiques, Jean-Charles Hue parvient à mélanger film de genre et conscience sociale en mettant à nu la douceur et la tendresse de ces yéniches. Ces nomades, anciennement d’Europe de l’Est au parler rauque où l’on croit retrouver des mots d’allemand, de polonais. Des personnages, des gueules de cinéma qui imposent une fiction : Mange tes Morts, tu ne diras point.

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Le film s’ouvre sur la présentation de Jason Dorkel qui s’apprête à célébrer son baptême chrétien – encouragé par son cousin Moïse –  tandis que son frère Fred revient de prison. Une journée passe et ce dernier les embarque immédiatement dans une grosse galère avec son autre frère Michael : la « chourave » d’une cargaison de cuivre chez les « gadjos ». Une nuit au cours de laquelle Fred, cowboy boudiné dans une société trop étriquée pour lui, prendra sa revanche contre la loi du monde social, incarnée par le clignotement des gyrophares bleus-électriques d’un barrage de revenants. Une histoire de cowboys et de fantômes, donc ; mais aussi d’Alpina (du nom d’un préparateur d’automobiles sportives, spécialiste des BMW), de « raclis », de « chouraveurs » et de quête du droit chemin. A travers cette virée nocturne dans une caisse surpuissante volée sur un parking à travers les routes de Creil (ou Créteil, les personnages s’embrouillent un peu) se détachent deux choix de vie, deux visions opposées, deux formes de marginalité. Tout d’abord, celle de Fred et Michael, nomades illégaux dans l’âme et qui rêvent d’une vie  plus aventureuse faite de menus larcins. Et l’autre, celle de Jason et de Moïse avant lui, pieuse et résignée où la rédemption chrétienne devient la base du renouveau. Le choix entre une vie de chrétien et une vie de chouraveur.

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Des dilemmes moraux chez ces yéniches – exprimés dans un argot bien à eux que le distributeur n’aurait peut-être pas dû sous-titrer.

Il y a quelque chose du Voyage au bout de la nuit dans Mange tes morts, au sens où le spectateur, comme le lecteur de Céline, est pris d’emblée dans un rythme, une énergie qui l’éloignent pour un temps de sa propre langue et l’obligent à la réentendre. Et c’est précisément cette énergie langagière qui brouille la frontière entre fiction et réalité, qui fait que l’une rejoint l’autre. Mange tes morts suit de près une communauté réelle mais déploie une intrigue rythmée de telle sorte qu’elle en devient cinématographique et poétique. Une intensité narrative qui n’a par ailleurs rien à envier aux meilleurs films de gangsters américains. On pense aux personnages des polars nocturnes de Michael Mann qui l’espace d’un plan savent leur temps compté. On n’est pas loin non plus de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah… Ce n’est pas pour rien que Jean-Charles Hue délaisse l’ironie qui était la marque de fabrique de La BM du Seigneur. Les gitans qu’il filme ne sont pas les cas sociaux rigolos des films et clips de Kim Chapiron et Romain Gavras. Ils évoluent dans le récit comme des fantômes, des vestiges d’un monde ancien, archaïque, traditionnel, emprunt d’une pureté perdue. Des mythes en somme, filmées à la distance qui leur est due mais qui n’interdit pas au projet une ambition sociologique voire ethnologique.

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Et c’est sans doute ce qui ravit le plus dans la démarche de Mange tes Morts; une écriture hyper-réaliste à la limite du doc gonzo pour, au final, un film qui est probablement le renouveau du cinéma de genre français.

Mange tes morts, tu ne diras point (France, 2014, 1h34) réalisé par Jean-Charles Hue, avec Jason François, Michaël Dauber, Frédéric Dorkel… Sorti le 17 septembre.