Habitué des pitchs originaux, Spike Jonze revient sur les écrans avec Her tout juste auréolé de l’Oscar du Meilleur Scénario. Une histoire d’amour entre un quadra solitaire et son ordinateur servi par un casting haut-de-gamme composé entre autres d’un Joaquin Phoenix moustachu, Rooney Mara, Amy Adams et Scarlett Johansson.

Le nouveau Spike Jonze imagine un futur qui nous parait de moins en moins lointain où les relations sociales sont dénaturées malgré la sur-abondance de dispositifs de communication high-tech, entre smartphones,tablettes et ordis portables. Dans ce futur, Thedore Twombly vient de divorcer et vit plutôt mal sa récente rupture. Lui qui travaille pour une application spécialisée dans la « rédaction de lettres d’amour manuscrites » va faire l’acquisition d’un programme informatique capable de s’adapter à la personnalité de l’utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de ’Samantha’, une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux…

C’est dès le début du film que Her laisse entrevoir ses plus belles promesses. Dans sa description d’un futur pas si lointain du nôtre, mélange imaginaire de Los Angeles et de Shanghai. Dans sa critique à peine voilée de ce nouvel autisme urbain où chacun parle à côté de son smartphone. Spike Jonze et son chef opérateur (le même que pour le film La Taupe) offre quelques trouvailles de mise en scène pour signifier cette nouvelle solitude du numérique d’une mégalopole surpeuplée avec ses couloirs de métro blindés mais sans contact humain et ce lent murmure de dialogues susurrés et parfois même gênants.

Theodore (excellent Joaquin Phoenix mais on commence à s’y habituer) fait partie de ces malheureux qui peuplent le paradis. Jusqu’au jour où il tombe sur un nouvel O.S., révolutionnaire, qui vient installer le doute. Avec une personnalisation pertinente, le système d’exploitation qu’embrasse la voix sensuelle de Scarlett Johansson, devient son meilleur allié, ami du matin et des soirs de déprime dans cet environnement très froid, qui n’est pas sans rappeler celui décrit par l’ex-compagne de Jonze, Sofia Coppola dans son célèbre Lost in translation (1998). Si les humains sont génétiquement programmés pour aimer, l’informatique de demain ne sera-t-elle pas elle-même codée pour combler le vide affectif de chacun ? Her, sans visage, devient donc un pur fantasme, la matérialisation vocale des désirs les plus intimes, des besoins d’aimer les plus forts, elle incarne la perfection relationnelle, sans ambiguïté.

Malheureusement ces questions sont à peine évoquées dans Her et ce qui aurait pu (ou dû) être le 2001, Odyssée de l’espace de la comédie romantique n’arrive jamais à dépasser le portrait d’un personnage solitaire brisé par les aléas d’une relation amoureuse tumultueuse. Jonze ne résiste pas à la maladie du pitch et de la logline, faisant de Her l’extension d’un concept choc, novateur et un brin dérangeant ; ou quand Boy Meets Girl (1984, Leos Carax) devient Boy Meets Computer. Et si les intentions de Spike Jonze séduisent, on reste quand même frustré par son refus ou sa peur d’aller vers les sujets qui fâchent tels que notre rapport à la machine et la question du bonheur obligatoire dans ce nouveau totalitarisme 2.0. A la question du déséquilibre entre une voix sans corps et un corps sans réels sentiments, Jonze répond par quelques plans sur Joaquin Phoenix (beaucoup en fait) mais surtout par une série de vignettes entre teasers viraux pour Cloud ou Siri et clip pour le prochain album d’Arcade Fire.

« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour » disait déjà La Rochefoucauld. Et cette idée d’un amour désincarné qui est la belle hypothèse du film – que l’on trouvait déjà dans SimOne (2002, Andrew Niccol) avec Al Pacino – donne malheureusement un film trop désincarné, trop marqué dans notre actualité pour porter un propos réellement universel délesté de banalités sur l’acte d’aimer. Déception quand tu nous tiens…
 

Kamel Bouknadel