Grosse fatigue. C’est un peu l’état que ressent celui qui voulait embrasser l’ensemble de la 55ème Biennale de Venise pendant les trois jours d’avant-première tant il faut arpenter les vastes espaces des Giardini et de l’Arsenale sans compter les très nombreux offs, fondations de marque de luxe, palazzio d’institutions et fêtes aux entrées en forme de mêlées de rugby.

Grosse Fatigue, c’est aussi le titre du film qu’a signé Camille Henrot pour sa participation à l’exposition « Le Palais encyclopédique » et pour lequel elle a reçu contre toute attente le Lion d’argent. Mis en musique par son compagnon Joakim (du label Tigersushi), cette proposition ambitieuse de raconter l’histoire des espèces et de l’univers en 13 minutes est présentée sous la forme d’un album que feuillettent des mains aux ongles vernis et changeant au gré de l’évolution. Produite par Elisa Larrière de Silex Films et soutenue par son galeriste Kamel Mennour, l’artiste a également eu accès aux nombreuses espèces embaumées du Smithsonian, le Musée d’Histoire Naturelle de Washington dans le cadre d’un programme artistique.

Ironie du sort, la France était déjà officiellement représentée par un vidéaste, le français d’origine albanaise Anri Sala qui, avec Ravel Ravel Unravel, proposait une variation très littérale autour d’un triptyque de vidéos soignées du remix du Concerto en ré pour la main gauche de Maurice Ravel par la dj Chloé (deux amoureux de la Côte basque à plus d’un siècle d’écart). Hormis la deuxième pièce qui proposait une intéressante mise en parallèle de l’interprétation du Concerto par les mains gauches de deux pianistes différents dans un split screen horizontal, la déconstruction du processus de création autour du visage de la dj puis de ses mains sur les platines tombait un peu à plat, la seule véritable émotion étant déjà contenue dans la musique originale. A noter, que la France avait échangé son pavillon avec celui de l’Allemagne qui lui, accueillait la star Ai WeiWei qui mettait en scène ses 81 jours de mise au secret par les autorités de son pays, à distance car il lui est toujours interdit de quitter le territoire chinois.

Plus immédiate et sensitive, l’installation de Konrad Smolenski pour le pavillon polonais proposait deux énormes cloches activées mécaniquement et encadrées par deux murs d’enceintes de plus de deux mètres créant un écho, une vibration, un troisième élément sonore et spatial. Mouvement, balancement et vertiges pour une expérience moins cérébrale, donc bienvenue dans l’accumulation gargantuesque de propositions pour beaucoup parfaitement dispensables des pavillons des Giardini (les briques de l’Espagnole Lara Almarcegui dont le coût pourtant dans la fourchette basse des budgets nationaux a paradoxalement réussi à soulever une polémique en Espagne, l’art pompier et faussement subversif de la star britannique Jeremy Deller…).

Le Lion d’or revient à l’Angola, dont il s’agit de la première participation et qui faisait office d’unique représentant de l’Afrique sub-saharienne pour sa présentation du travail photographique d’Edson ChagasLuanda Encyclopedic City. Faut-il voir dans ce palmarès l’impérieux besoin de nouveauté et de changement ?

Pour s’évader de l’agitation et retourner vers l’onirisme de la cité lacustre, Claude Lévêque qui avait représenté la France en 2009 avec « Le Grand Soir », a choisi de nous murmurer des mots au sens merveilleux et comme toujours chez l’artiste, inquiétant (rêve, fête, poudre, fantôme, poison…). Une dizaine de locutions illuminées à l’écriture tremblante (désormais celle de son filleul depuis que sa mère est décédée) sur des miroirs de tous styles. Installée dans le palais Tiepolo entre le Rialto et le pont de l’Académie, cette proposition éphémère offrait à ceux qui ont pu la découvrir une parenthèse envoûtante.

Autre lieu très couru de la lagune, la fondation Prada proposait de flirter avec l’impossible avec « When Attitudes Become Form », l’exposition conçue en 1969 par Harald Szeemann à Bern autour des travaux et des propositions de Joseph Beuys, Daniel Buren, Walter De Maria, Jan Dibbets, Alain Jacquet, Joseph Kosuth, Sol LeWitt ou Bruce Nauman. Totalement conceptuelle, elle proposait une réinvention radicale de la notion d’exposition, incluant l’espace même qu’elle investit.

Aussi c’est à la musique que l’on revint avec le plus de plaisir grâce Nicolas Jaar, fils d’Alberto l’artiste représentant le Chili, au Conservatoire de Venise. Le musicien de 24 ans a réussi sa trop courte performance dans la cour de la vénérable institution le 30 mai, bravant la pluie et surtout des autorités vénitiennes un rien paniquées devant son jeune public dont l’enthousiasme dépareillait avec la joie forcée des Castafiores d’autres galas.

Rêve de Claude Lévêque

Elisa Larrière, Joakim, Marie-Sophie Eiché, Kamel Mennour, Camille Henrot, Jonathan Zebina, Mustapha Bouhayati (pic: Instagram/MSEiché)

Nicolas Jaar

Grosse Fatigue de Camille Henrot

Camille Henrot

Anri Sala