Avec une stratégie de communication pour le moins exclusive – pas de projections de presse ni même de screeners, quelques teasers distribués ici et là et un faux spoiler de 10 minutes quelques semaines avant la sortie – la Warner semble tout miser sur le monstre légendaire créé en 1954 par Ishirō Honda et initiateur du kaiju-eiga, le film de grands monstres japonais. Godzilla s’offre même pour ses 60 ans un retour en fanfare avec cet immense blockbuster qui, en ce jour d’ouverture du Festival de Cannes, ouvre également la valse des superproductions estivales. Pour continuer le dossier que nous lui avons consacré dans le dernier numéro de REDUX, voici la critique de son dernier lifting.

Beaucoup à attendre de ce sexagénaire de Godzilla, d’une part pour les fans qui souhaitent effacer le souvenir du naufrage de 1998 signé Roland Emmerich et d’autre part pour les studios qui veulent se refaire après le semi-échec de Pacific Rim. Fort d’une admiration sans borne pour les kaiju eiga (films de monstres japonais), Gareth Edwards, le jeune réalisateur britannique aux commandes, souhaite renouer avec les fondamentaux de la mythique bestiole. Vœux pieux condamnés à crouler sous les desiderata mercantiles des producteurs hollywoodiens ou relecture réussie et personnelle du King of the Monsters ?

Deux créatures préhistoriques refont surface après des millénaires. Leur but? S’accoupler pour recoloniser la planète. Leur nourriture? La radio-activité. C’est alors qu’un autre monstre se réveille: Godzilla, censé rétablir l’ordre naturel et combattre et anéantir ces dangers devant une humanité impuissante…

Film mondialisé – on repense aux pérégrinations de Brad Pitt dans World War Z – se baladant du Japon aux Philippines en passant par la Californie et Las Vegas, Godzilla 2014 tarde à dévoiler son véritable enjeu narratif. Pourtant, dès le générique, le ton du film est donné. Ou du moins, il semble l’être… Gareth Edwards, auteur du contemplatif Monsters (un ersatz de District 9), abandonne la fable symbolique des Godzilla de Honda pour s’orienter vers l’action movie conspirationniste. En ce sens, le très beau générique est un sommet de paranoïa hollywoodienne avec de nombreuses images d’archives militaires militaires, des références au projet Monarch – projet secret de la CIA de manipulation des esprits par l’injection de psychotropes durant la Guerre Froide. Première partie (attention spoiler total donc sautez au prochain paragraphe si vous voulez vivre les quelques belles surprises du scénario) où l’on apprend que les militaires savaient tout du monstre marin depuis belle lurette et que tous les essais nucléaires du Pacifique étaient censés le tuer. Après la découverte d’un fossile gigantesque, on assiste impuissant à une catastrophe atomique dantesque. Joe Brody (l’excellent Bryan Cranston évadé de Breaking Bad), ingénieur américain travaillant dans le nucléaire au Japon, craint un grave séisme suite à l’enregistrement d’étranges ondes venant de la mer. Alors qu’il envoie sa femme (et collègue interprétée par Juliette Binoche) au cœur du réacteur pour vérifier si aucun dommage n’est à déplorer, une formidable explosion survient, réduisant à néant la centrale et la vie familiale de Joe. Quinze ans plus tard, le fils de Joe, le soldat Ford, revient du front pour passer quelques semaines avec sa femme et son jeune garçon à San Francisco. Mais son répit est de courte durée. La police nippone vient d’arrêter son père dans la zone contaminée, obligeant Ford à se rendre sur place pour gérer Joe, considéré comme un incurable paranoïaque. Mais la vérité ne tarde pas à faire surface : l’ancienne centrale est devenue le lieu de confinement d’une effroyable créature. Problème : le monstre tant attendu n’est pas Godzilla mais deux horribles ptérodactyles.

C’est à partir de ce moment-là que le film prend un tournant radical, la quête de vérité du scientifique en deuil est totalement oubliée pour laisser place à l’actif pure et dure. En zappant totalement les causes de l’apparition des monstres et leur motivation à détruire l’humanité, Edwards renoue avec les kaijus eigas des années 60 tels que Mothra contre Godzilla ou encore Ghidrah, The Three Heades Monster et leur traditionnel combat épique entre diverses créatures géantes. Godzilla ne joue plus le rôle de destructeur surpuissant – celui qu’il jouait en 98 – mais celui d’un gardien de l’ordre naturel, le summum d’un écosystème pur (« Un Dieu en quelque sorte » dira l’une des scientifiques du film), une redresseur et in fine, le sauveur de l’humanité…

Le réalisateur semble d’ailleurs nettement plus à son aise dans cette seconde partie d’affrontements entre kaijus et destructions de paysages urbains. Les étreintes de titans, les contre-plongées dantesques, tout est fait pour donner du corps à chaque percée des entités surgies des entrailles de la terre… Le cinéaste se laisse aller à une orgie de mutants et la résurrection de Godzilla qu’il glorifie dans le moindre plan où il surgit, avec une puissance de ligne et de forme qui en font une icône de cinéma évidente… Edwards parvient à alterner des séquences d’affrontements immersives, brutales, primitives avec des purs moments de poésie comme lors du parachutage des militaires. Alors qu’ils sont lestés d’une fusée de détresse, leur chute libre dessine des veines sanglantes dans le ciel avant de disparaître dans le brouillard opaque qui recouvre la ville et les monstres.

Grâce à son héros paradoxal (Ford, l’homme providentiel finalement inefficace), la mise en scène reste à hauteur d’hommes, prenant le parti de filmer presque à ras du sol la progression de ces monstres à travers les villes dans un finale aussi imprévisible qu’intelligent. Garreth Edwards respecte les codes de la série des Godzilla, parvenant même à les renouveler en les raccrochant à nos peurs contemporaines. Le jeune réalisateur recycle à travers séquences de destructions et surgissements des monstres toute l’iconographie des grandes catastrophes des années 2000 et injecte à son film des visions hautement actuelles de l’horreur (11 Septembre, tsunami de 2004 et Fukushima). Malgré certaines lourdeurs scénaristiques, Godzilla 2014 est une réussite plastique et un hommage plutôt malin au cinéma de genre.

Kamel Bouknadel.

Godzilla (Etats-Unis, 2h03). Réalisé par Gareth Edwards, avec Aaron Taylor-Johnson, Bryan Cranston, Ken Watanabe, Juliette Binoche…