Une plongée au cœur de la French Touch. C’est l’argument qu’on peut lire en gros sur toutes les affiches du dernier film de Mia Hansen-Løve, censé nous faire (re)vivre l’euphorie et la magie de la fin des années 90 et l’émergence de cette génération d’artistes reconnus encore dans le monde entier.

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Dans les années 90, Paul, jeune DJ de la nuit parisienne crée avec son meilleur ami le duo Cheers. Ils trouvent rapidement leur public, jouent dans des clubs à Paris et un peu partout dans le monde et vivent une ascension euphorique mais surtout dangereuse et éphèmère. A travers la grande histoire d’une génération talentueuse, le portrait d’un éternel adolescent qui, passionné par sa musique, en oublie de construire sa vie.

Mia Hansen-Løve l’avoue elle-même : Eden n’est pas un film sur la French Touch. Cela n’a d’ailleurs jamais été l’ambition de la réalisatrice qui a cherché à raconter l’histoire d’avant les débuts et d’après le sommet du mouvement. Un film non pas « sur » cette épopée mais presque « à côté », à travers le destin de Paul, jeune DJ inspiré de Sven Løve, le frère de la réalisatrice également co-auteur du scénario. Sven Løve, c’est celui qui, avec Greg Gauthier, était à la base des authentiques soirées Cheers, point de départ du film. Eden est en fait une biographie certes autorisée mais qui avance masquée, un biopic qui ne dit pas son nom, ce qui fait en partie sa force mais aussi l’une des limites du film.

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Je vous parle d’un temps…

Une forêt baignée dans la brume de l’aube, de jeunes insomniaques bercés au son d’une house étrange tels des zombies mélomanes. La Nuit des Morts Vivants rencontre Kids de Larry Clark, on est sous le charme de la séquence d’ouverture ! Cette introduction rapide et efficace nous présente en quelques plans volés sur le quai d’une garer RER ceux qui seront les personnages principaux du film, les acteurs d’une histoire en marche.

Notamment Guy Man et Thomas – pratiquement les seuls à avoir gardé leurs prénoms lors du passage à la fiction. Autrement dit, les futurs Daft Punk dont les apparitions disséminées à travers le film seront à la fois les repères temporels et la touche d’humour  – ils ne sont jamais reconnus par les physios en boîte – nécessaire à un ton parfois un peu trop sérieux et des dialogues un peu mièvres qui tombent parfois à plat.

Pourtant, indéniablement, les premières séquences d’Eden fleurent bon la nostalgie. Malgré son intelligent refus de la reconstitution minutieuse, Eden parvient à nous plonger dans cette fin de XXème siècle : ce paradis d’avant les téléphones portables, d’avant la loi Evin et sans ces satanés réseaux sociaux. Un monde où un DJ se trimballait à chaque soirée son lot de vinyles sous le bras. Avant que beaucoup de selectors ne se contentent de brancher leurs smartphones, de balancer leurs playlists et de lever les bras quand il faut… Eden a ce même doux parfum de vintage que la société pré-facebook du Social Network de Fincher; si proche et pourtant si différente. Mais la comparaison avec le condensé post-moderne du réalisateur californien s’arrête là et  le charme d’Eden s’estompe dès que le récit tente de se mettre en branle. L’illusion ne durant hélas que le temps de la première bobine (20/25 minutes puisqu’on est désormais en numérique).

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Encephalogramme plat

Faire le portrait d’une génération par le plus petit bout de la lorgnette possible, voilà le pari de Mia Hansen-Løve. L’idée forte du film est d’avoir relégué les stars en arrière-plan (les Daft Punk) pour pouvoir mettre en avant un gars de l’ombre, honnête et besogneux. Le drame de Paul/Sven : s’offrir corps et âme à sa musique pour in fine rester sur le bord de la route. Ce loser abandonné dans les oubliettes de l’histoire de la musique électronique, ne quitte jamais le lit de sa chronique pacifiée, ne semble jamais se défaire de son ronron dans le pathos (ce qui, il faut l’avouer, était déjà la marque de fabrique de ses précédents films de Mia Hansen-Løve).

A chaque scène, chaque plan, on se dit que Mia Hansen-Løv passe à côté de l’essentiel. A trop vouloir embrasser une mythologie contemporaine, à cumuler des anecdotes sans doute véritables mais jamais percutantes, Eden tombe à plat, précisément par ce manque d’imaginaire, de fantasme. Cet élan d’épique qui fait cruellement défaut dans le film. A la manière d’une Sofia Coppola ou d’une Céline Sciamma, Mia Hansen-Løve a ce goût délicat pour le micro-évènement, ce petit rien du quotidien. Malheureusement, à la torpeur poétique d’Un Amour de Jeunesse succède l’ennui malheureux d’Eden. Mia Hansen-Løve semble s’empêtrer  dans ces drames étalés et dépouillés de tout romanesque, cherchant à faire de chaque temps mort un moment de cinéma. N’est pas Noah Baumbach (GreenbergFrances Ha.) qui veut. Même si ce refus du drame, du sentiment et de l’actioe colle assez bien à cette génération de la Fin de l’Histoire, d’après les révolutions des années 70 et 80. A cette génération blanche et lessivée née au sein du vide pour le vide, de la dépression pour la dépression, répond ce film sans histoires, qui se regarde sans dégoût (un peu d’ennui quand même) mais sans aucun plaisir.

Le véritable échec d’Eden est sa capitulation devant le banal et son incapacité de transcender à aucun moment un matériau narratif trop. Vague « étude » sociologique et historique (les années 90 auront été celles de la déprime et du surplace) tentant de réactiver la pompe à romantisme par quelques effets de style comme la lecture d’une lettre de rupture face caméra en surimpression du visage déconfit de Paul et le montage très kitsch-pop de la séquence « euphorie » sur le toit du MoMa à New-York. Deux failles notables de ce film par ailleurs pépère et sans accident qui versent dans un ridicule gênant…

Si, dans cette fresque générationnelle aucune tête ne dépasse (pas même celle du personnage principal), c’est parce qu’il n’est peuplé que personnages passifs dont les enjeux et angoisses semblent dérisoires. Jamais on ne sent vraiment concerné par leur destin petit-bourgeois, pas plus qu’on ne s’attache à l’un d’eux.

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En fait, Eden peine à trouver un rythme, un ton. Tout se passe comme si le film hésitait constamment entre l’épopée et le drame intimiste. Une austérité dramaturgique qui empêche le film de décoller, censurant de fait tout imaginaire. Pis encore, la jeune réalisatrice semble ne jamais prendre au sérieux ses personnages dont elle filme la naïveté sans jamais la partager, ignorant sa propre condescendance.

A force de vouloir faire de ces jeunes des anti-héros, le scénario les rend encore plus pénibles. La faute sans doute à un casting audacieux et volontairement paradoxal: aux vedettes les seconds rôles (Greta Gerwig venue de chez Braumbach justement, Vincent Lacoste, Laura Smet, Vincent Macaigne, Golshifteh Farahani…) et aux jeunes en devenir (Félix de Givry, Pauline Etienne) la tâche, trop lourdes pour leurs frêles épaules, de porter le film.

Aussi, Eden donne la cruelle impression de n’être qu’une pop-story pastel et laborieuse dont le clap de fin est somme toute un soulagement.

Eden – France (2h11) – Sortie le 19 novembre 2014
Réalisé par Mia Hansen-Løve
Avec : Félix de Givry, Pauline Etienne, Roman Kolinka, Hugo Konzelmann, Vincent Macaigne et Greta Gerwig

 

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