« Parle: c’est quoi le problème? »

Tout commence par une dispute, une embrouille sur le parking d’un motel en bordure d’autoroute au fin fond de l’Amérique. Caméra épaule, plans saccadés, le film donne le ton: l’impression d’un bordel organisé, d’un chaos apparent dont la clé est la relation de proximité entre la caméra et ce skateur. Tout s’éclaircit enfin quand Philippe Petit, le réalisateur – que l’on ne verra plus du film – pose sa caméra, son « outil de travail » et explique face à l’objectif la raison de cette dispute, de cette scène et donc du film:

–  « Ça fait 5 ans qu’on fait ce film; je voulais filmer la fin de carrière de Dave et… »

« Quelle fin de carrière? »

« Ok c’est vrai il continue le skate mais il a plus de sponsors. Voilà, il voulait pas le dire mais moi je le dis! »

« Va te faire foutre mec! »

Bienvenue dans Danger Dave. Danger Dave ou les tribulations de David Martelleur, un skateur belge en bout de course mais toujours pas résolu à mettre un terme à sa carrière. De l’Oregon à la Thaïlande, de Paris à Bruxelles, Philippe Petit a été l’ombre de Danger Dave, le suivant dans les tréfonds des contests de par le monde. Entre soirées alcoolisées, festivals de métal et rémunération au flip réussi, Danger Dave comprend qu’il n’est plus ni tout jeune ni tout seul: « les jeunes derrière ont faim et ils skatent ».

Danger Dave, le film, évite l’écueil très en vogue dans le documentaire du tout narratif voire de la scénarisation à outrance. En fait, Philippe Petit prend le parti opposé avec son documentaire d’immersion, en fait un regard brut et sans concessions sur la contre-culture qu’est (encore) le skate et sur le « naufrage » d’un skateur pro en pré-retraite. Un témoignage sur une passion qui vire à la solitude. Et ce qu’il nous donne à voir c’est la nudité d’un homme sur sa planche et avec un sérieux penchant pour l’alcool, loin des vidéos où ne s’enchaînent que des tricks.

On l’aura compris, Danger Dave n’est pas vraiment un film sur le skate. Ou plutôt si, dans le sens où il filme un univers de professionnels inconnus du grand public et relativement alternatif (le fait que le film sorte en pleine Coupe du Monde de foot est un joli clin d’oeil à l’hyper-médiatisation des sportifs aujourd’hui) sans jamais le décrire réellement, sans jamais s’y attarder. Le but du film n’est pas la désacralisation du skateur à la Tony Hawk ou Jason Dill, bien qu’il y participe grandement en nous montrant des « kidults » parfois asociaux aux prises avec la précarité pour certains.

« Danger Dave c’est moi »

D’un projet initial de fiction sur le passage à l’âge adulte, Philippe Petit aboutit à un réel questionnement esthétique, celui de la relation entre filmeur et filmé. Seul derrière sa caméra pendant cinq ans, le réalisateur tente un dialogue souvent difficile, parfois impossible avec Danger Dave qui se parfois mutique ; personnage principal mais fuyant (« à un autre moment » ou « plus tard » revenant sans cesse dans la bouche du skateur jusqu’à ce « va te faire foutre » à la fois libérateur de parole et piège ultime du réal). Dernier plan tourné mais premier au montage, cet échange musclé entre deux personnalités symétriques – 2 créateurs, 2 passionnés, 2 êtres en devenir et en quête de reconnaissance – a tout de la note d’intention ou de la profession de foi de Petit en tant que documentariste (il est aussi un ancien compagnon de route de Quentin Dupieux). Sa décision de poser la caméra, d’apparaitre à l’écran pour affronter son sujet d’étude créent l’accident, la rupture qui permettent le film. Philippe Petit cherchait cet accident, il en avait besoin. Qu’il l’ait « joué » ou pas, qu’il l’ait même forcé, là n’est pas la question. Danger Dave met à nu les procédés voire les manigances d’un réalisateur pour restituer les complexités d’un personnage qui pourrait s’affaisser à tout instant. Un Icare à roulettes qui roule, qui roule, jusqu’à se crasher.

Danger Dave (France, 2014), réalisé par Philippe Petit. En salles depuis le 18 juin.

Kamel Bouknadel.