Tómas Lemarquis hier à l'attaque de la Croisette, grrrr !

Rien ne sert de s’agiter, même pas à Cannes où, de toute façon, il est impossible d’embrasser toutes les sélections. C’est donc souvent à mi-parcours que l’on commence à prendre la mesure d’une édition qui semble prédisposée à réenchanter le monde. Le Malick était là pour déifier son auteur qui, depuis la mort de Kubrick, semble avoir pris la place du démiurge absolu et fait penser à la blague de La Guerre est déclarée à peine modifiée : « Quelle est la différence entre Dieu et un metteur en scène? C’est que Dieu ne s’est jamais pris pour un réalisateur« … Dieu lui-même aurait-il seulement survécu à la projection d’Apollonide de l’audacieux Bertrand Bonello, qu’on a dite houleuse et sarcastique et dont l’accueil critique est très partagé ?

Si Polisse de Maïwenn a marqué les esprits et semble avoir fortement mérité sa place en sélection officielle, malgré quelques avis chagrins qui le jugeraient presque racoleur, il a un challenger de taille. Ou du moins à sa mesure, avec le très pop et tout sauf larmoyant La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli, qui réussit avec un sujet grave et vécu par les comédiens et réalisatrice eux-mêmes (la tumeur au cerveau de leur enfant de 18 mois) à être drôle et baroque, délicat et fort, intime et universel. Et sans jamais se démettre d’un aspect brut qui prouve que, parfois, une certaine urgence permet d’éviter des effets trop branchés et trop léchés qui l’auraient irrémédiablement rendu artificiel. A éviter tant d’écueils et à accumuler tant de climax et d’idées savoureuses et culottées de mise en scène et de montage, le deuxième film de la Donzelli a cette qualité supérieure des grandes œuvres : sitôt sorti de la salle, on veut y retourner.

Seul un détour par Bollywood, la plus belle histoire d’amour jamais contée pouvait rivaliser avec la profusion émotionnelle de La Guerre. Shekhar Kapur, réalisateur du dyptique Elizabeth avec Cate Blanchett, s’est lancé dans une opération qui s’apparente à une bande-annonce gonflée à bloc d’un cinéma à deux milliards de spectateurs. Ne lésinant pas sur le spectaculaire, et passé l’amusement certain de cette profusion de chorégraphies, le documentaire infiltre subrepticement les niveaux politiques, religieux et sociétaux en évitant la voix-off didactique, se permettant d’audacieux montages syncopés entre images d’archives et kitscheries invraisemblables (du point de vue occidental) et une avalanche de déesses indiennes. En travaillant le cliché de plein fouet, il le traduit et semble pouvoir séduire le véritable fan de Bollywood comme le profane. Où comment, dans l’hystérie musicale la plus totale, faire une déclaration d’amour à un pays multiple et dense.

La couleur est d’ailleurs au rendez-vous du festival et même dans les recoins les plus obscurs de la planète. Surtout lorsque Aki Kaurismäki décide de poser sa caméra magique sur le Havre et redonner à la ville, avec la subtilité qu’on lui connaît, les couleurs qu’elle n’a peut-être jamais eues. Après la noirceur des Lumières du Faubourg, Kaurismaki illumine d’une fausse simplicité l’histoire d’un petit sans-papier recueilli par un écrivain sans succès, reconverti dans le cirage de chaussures. Incarné par l’immense André Wilms à qui on souhaite bien sûr le prix d’Interprétation, Marcel Marx adopte le même optimisme forcené que le héros des Faubourgs. Personnage un rien résigné, qui se transforme en super-héros du quotidien, il se révèle au contact de l’étranger, et là où son prédécesseur s’enfonçait dans ses rêves de réussite sociale, Marcel Marx gagne pour le rêve d’un autre. Dans un environnement où les vrais méchants n’ont pas de visage, car ils sont soit hors-champ, soit liquidés dès l’introduction (c’est d’ailleurs le méchant des Faubourgs qui y passe pour notre plus grand plaisir), le film malgré le style très marqué de Kaurismäki, convoque des influences multiples et généreuses avec la présence de Jean-Pierre Darroussin (on pense à Guédiguian) et de Pierre Etaix (on pense à Tati). On sait déjà que tout le monde n’aimerait pas, mais on se plaît à contempler la toute puissance d’un cinéma radieux, éclairé avec génie, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Suite des aventures lumineuses en des territoires encore plus radicaux ce soir avec Chatrak du lauréat de la Caméra d’Or 2005 Vimukthi Jayasundara avec l’acteur franco-islandais Tómas Lemarquis.

 

André Wilms et Jean-Pierre Darroussin dans LE HAVRE