Lorsqu’un film a un gros défaut, c’est qu’il est raté. Lorsqu’il en a plusieurs, c’est qu’il commence à avoir du style. C’est ce que l’on peut penser de Bellflower d’Evan Glodell qui sort ce mercredi 21 mars en France. Si on y relève bien des afféteries du cinéma branché et indépendant US, la sensation du festival de Sundance 2011 intrigue et finit, contre toute attente, par déceler un charme inconnu. Et ça n’est pas la moindre des prouesses pour un film fauché qui parvient par moments à concrétiser la confusion des sentiments et le débordement hystérique dans une métaphore appuyée de la pyrotechnie.

Incarné par le réalisateur lui-même (son interprétation est le point fort du film), Woodrow est un jeune homme un peu paumé qui confectionne des objets flamboyants comme un lance-flamme ou cette Medusa, une Buick Skylark de 1972 complètement modifiée et harnachée de réacteurs. Elaborée avec son ami d’enfance, le vaillant Aiden, elle doit symboliser leur domination sur ce monde qui leur échappe. A commencer par les femmes, qu’ils les aiment, les ignorent, qu’elles les rendent fous ou les consolent en pure perte.

Charmeur et rebutant à la fois, le film commence par des retours en arrière mystérieux dont on ne sait s’ils annoncent une tuerie à la Columbine digne d’Elephant (2003, Gus Van Sant). On débouche très vite sur un teen-movie, ou plutôt un retarded-teen-movie, un film d’adolescents attardés qui n’ont lu que Vice – et encore – dont la bravoure consiste à bouffer le plus de criquets dans un concours de bar débile. On a l’impression de voir du sous-Gregg Araki ou du sous-Larry Clark, mais malgré cette exposition effroyablement longue, le personnage de Woodrow émeut peu à peu. Et ce sentiment demeure : Woodrow est un original, et forcément ça le rend touchant. Lui et son meilleur ami ne sont plus les slackers déjà hyperdatés du mouvement grunge : ils incarnent une génération totalement larguée, dont la seule occupation consiste à réinventer des machines de destruction (une forme de poésie post-moderne ?). Ils prennent part au cortège des échoués des banlieues californiennes sans fin (le réalisateur lui-même vient du Wisconsin et y a débarqué avec ses rêves de cinéma).

A la romance franchement naïve succède l’autodestruction brutale et incontrôlée. Escalade de fantasmes, de jalousies et de mutilations irriguent une œuvre éminemment plastique qui abuse des ralentis, des motifs de répétition, du sépia cramé à faire se pâmer plus d’un chef-op ayant tenté de copier Darius Khondji si tant est qu’on essaie encore de l’imiter en 2012. On peut s’en agacer mais c’est diablement bien maîtrisé.

Trop long et un rien balourd malgré une musique impeccable, le film n’en demeure pas moins une expérience cinématographique gonflée où la voiture n’est, pour le coup, pas que le gadget séduisant d’un joli bambin comme l’introduction splendide de Drive nous l’avait suggéré (et laissé sur notre faim malgré l’hypnose générale que le film a suscité).

Erwann Lameignère.

Bellflower (USA – 2011 – 1h46) de Evan Glodell, avec Evan Glodell, Jessie Wiseman, Tyler Dawson, Rebekah Brandes…