Se relever avec classe d’une traversée du désert post-rupture, ce n’est pas donné à tout le monde. Avec son cinquième album Prince of Tears, Baxter Dury parvient à prendre de la hauteur pour sublimer cette misère existentielle passagère. Dix titres très aboutis de pop à la fois suave et agressive, où l’humour noir et le flegme typiquement British de Dury fricotent non-stop avec un orchestre à cordes et des lignes de basse envoûtantes et sensuelles, rappelant les arrangements géniaux de Jean-Claude Vannier sur L’Histoire de Melody Nelson. D’ailleurs, si la critique musicale française a vite fait de ranger la musique de Baxter Dury à côté des classiques de Gainsbourg, et que les confrères d’Outre-Manche ont longtemps étiqueté le fils de la légende punk rock Ian Dury comme le « fils de », avec Prince of Tears, il n’est plus question de débattre sur un héritage de son ni de sang, mais de consacrer un artiste qui maîtrise pleinement son univers et son talent.

 

Par Laureen Parslow. Photographies : Julien Weber pour Redux.


Rencontrer ce qui semble être, dans l’Hexagone et la presse féminine, le paradigme du « dandy-cool anglais » aux abords d’une zone industrielle à Reims par un jour pluvieux et froid, manque cruellement de glamour. Mais contourner les affres des interviews données à la va-vite dans le cadre de la promo, (après tout, l’album est sorti fin octobre 2017) permet aussi d’obtenir des entretiens plus détendus et spontanés. On retrouve donc Baxter Dury sur la fin d’une tournée française, où peu de répit a été offert au chanteur et son groupe, qui ont enchaîné une vingtaine de dates en pratiquement autant de soirs. « On vit dans un bus, et tous les quatre jours, on se fait une nuit à l’hôtel. Etant donné que nous sommes un groupe mixte, la tournée est plutôt saine, on ne tombe pas dans l’écueil du groupe 100% masculin, où on ferait les cons chaque soir. Par exemple, ce matin, on a visité le Musée de la Reddition (où a eu lieu la signature de la capitalisation nazie en Europe, en 1945, ndlr), et la semaine dernière, on a fait du surf à Biarritz après le concert », explique de sa voix caverneuse Baxter, affalé sur un canapé des loges de La Cartonnerie, Converse aux pieds et sweat confortable en coton, émergeant de la sieste pour répondre à nos questions. « L’Accent Cockney pour les Nuls » n’existant pas encore, il faut s’accrocher pour ne pas interpréter de travers ses paroles, regorgeant du même sens de la formule et de l’autodérision qui sont la marque de fabrique de ses textes. On enchaîne sur son rapport aux interviews, qui ont été nombreuses, à la fois en France et au Royaume-Uni, là où pour la première fois depuis sa discographie débutée en 2002 avec Len Parrot’s Memorial Lift, essai psyché-folk à la Syd Barrett, son dernier album a reçu un accueil plus qu’élogieux : « C’est un exercice qui peut être difficile quand on me pose toujours les mêmes questions. Et parler de sa musique, qui est un procédé à la fois personnel et naturel, c’est comme raconter à quelqu’un son rêve de la nuit précédente, c’est un peu chiant en fait. Et je n’ai pas envie de gâcher le mystère en donnant trop de détails, même si dans mes chansons je peux aborder des choses personnelles, une fois que la musique est enregistrée, elle doit être accessible à tous, sans nécessiter plus d’explications. Garder le mystère est important. »

AFTER LAUGHTER COMES TEARS
Précédemment à sa réincarnation en Prince des larmes, Baxter avait sorti en 2014,  It’s a Pleasure, album plus lo-fi, plus hédoniste aussi, où on retrouvait déjà les ingrédients qui composent désormais sa recette imparable — qu’il définit lui-même de « son balnéaire psychédélique » — de pop sophistiquée et minimaliste : chœurs féminins, chanté-parlé de textes parfois cyniques et imagés de façon improbable, rythmes de disco langoureuse et synthés new-wave. Entre temps, une tournée qui s’est étirée, un déménagement dans la campagne profonde au nord de Londres, des nouvelles idées de chansons et… Un beau jour, sa copine de longue date, une française, le quitte. Un anéantissement total qui est relaté dans le titre August, et à en croire l’intéressé, jamais avare de métaphores qui font mouche : « J’ai quasiment inondé mon appartement de larmes. J’ai dû faire venir une brigade de sapeurs-pompiers pour mettre des bancs de sable autour de mes émotions. » L’idée de canaliser cet épanchement émotionnel caractéristique d’une rupture amoureuse pour en faire un album doux-amer, à la fois sombre et joyeux, lui vient alors naturellement. Un psy aurait parlé de résilience, mais pour Baxter il s’agissait surtout de ne pas tomber la tête la première dans les clichés de chansons pour cœurs brisés : « La thématique de la fin de l’amour est bien évidemment prédominante, mais il s’agit surtout d’un mec qui se sent globalement brisé. Même si ça peut sembler cliché, je me suis autorisé à ce que la douleur guide le processus de création. Peut-être que l’album évoque aussi mon incapacité à intégrer cette souffrance et la dépasser, parce que tu deviens plus vieux et que c’est plus ravageur. Mais mon registre c’est l’honnêteté, donc je savais que je pouvais aborder ce thème, parler de certaines émotions et que je m’en sortirai sans passer pour un crooner larmoyant, ce que je ne suis pas », analyse Baxter. Il a préféré user de personnages fictionnels dans « Prince of Tears », comme ce pseudo Tony Montana dans le morceau tubesque d’ouverture, « Miami ». Un mec en plein délire qui oscille entre mégalomanie et parano, fan de grosses bagnoles, traînant dans une ville aussi tapageuse que vide de sens, est une allégorie—au flow quasi Gilles de La Tourette— de son désespoir personnifié par un lieu qui donne envie de se flinguer. Le reste de l’album, produit par Ash Workman, qui a travaillé avec Metronomy, offre des featurings intéressants, notamment avec Jason Williamson, du groupe Sleaford Mods, connu lui aussi pour son spoken word cockney, sur le titre « Almond Milk », où on flirte quasiment avec le post-punk anglais du début des 80’s. Au final, tout le monde s’accorde à dire que depuis « Happy Soup », sorti la même année que les 40 ans du chanteur, en 2011, « Prince of Tears » est son meilleur album, où l’artiste prend son envol. Les dates qui se multiplient en Europe pour les mois à venir, avec certaines en « Special Guest » de Noel Gallagher, corroborent cet engouement général. « Dès le début j’ai voulu avoir cet orchestre, ce type d’arrangements, j’ai réussi à faire exactement ce que j’avais en tête. Je suis très fier de cet album, car j’ai trouvé enfin ma façon de m’exprimer, musicalement, et dans les paroles. Je sais que je suis bon. »

LE TALENT EN HÉRITAGE
Moins problématique en France, l’épineuse question de l’héritage musical que lui a légué son père Ian Dury (décédé en 2000, ndlr), connu essentiellement chez nous pour son célèbre tube « Sex, Drugs and Rock’n’Roll », sorti en 1977, a longtemps été le chemin de croix de Baxter, qui a vécu une enfance bohémienne aux côtés d’un père charismatique, doux et dingue. Ce dernier a aussi connu une notoriété plutôt tardive, et il est considéré au Royaume-Uni comme un artiste précurseur dans la mouvance punk entamée dès le milieu des années 70. « Dans les pays anglo-saxons, il est certain que l’héritage de parents célèbres musiciens est la pire malédiction qu’il puisse t’arriver. Avant même que tu te mettes à la musique tu te sens pris au piège. Le problème c’est que pour être bon dans la musique, qu’elle soit pop ou autre, il faut déjà parcourir un chemin, trouver ton identité. Je n’ai pas forcément cherché à m’éloigner de mon père, j’ai juste tracé ma route, avec ma personnalité, mon identité musicale. Mais cela a pris du temps, je pense qu’à l’époque je n’étais pas suffisamment assez fort, pour me dire ‘Ok, j’ai confiance, je suis bon dans ce que je fais.’ Des mecs comme John Lennon, ou mon père n’ont pas eu à faire d’efforts particuliers pour se faire valoir. Mon père, imagine, qui ne mesurait que 1,52 m, était handicapé par la polio, et à la fois sur scène c’était un vrai personnage de théâtre. Il n’a emprunté ça ni à son père, ni à personne. Je ne pourrai jamais me permettre d’emprunter son identité et de me l’approprier, ce serait complètement lâche de ma part, alors pour trouver ma voie, avec un père comme le mien, oui je peux avouer que ce fut extrêmement compliqué. Ça ne m’empêche pas de lui emprunter quelques trucs quand même, car on ne peut pas nier la filiation non plus. Sur scène, c’était un génie, une bête de scène totale, la façon dont sa main, gantée de blanc, bougeait, sa gestuelle, à la fois très macho et très « camp », cette dualité entre masculin et féminin, j’adore ce conflit des genres, c’était extraordinaire. Désormais, je sais que je suis à l’aise dans mon univers. Avec le recul, je réalise que j’ai su tirer cette situation d’héritage à mon avantage je pense, même s’il fallait que ça mette du temps. Et puis en France, les gens s’en foutent plus que mon père soit Ian Dury, contrairement à l’Angleterre. C’est une icône là-bas. »

Pour terminer l’interview, on va se permettre une question récurrente chez les journalistes : mais pourquoi les français aiment autant Baxter Dury ? « C’est peut-être parce qu’il y a un truc français en moi qu’ils reconnaissent, je ne sais pas. Un mec qui a une gueule de travers avec une voix grave. À moins que ce ne soit dans ma façon d’être ? Dury est un nom d’origine française, d’ailleurs. Un petit village tout glauque dans le Nord de la France s’appelle Dury, et mes ancêtres viendraient de là. Malgré tout, je me sens tellement anglais. » Et si c’est ça qu’on aimait, après tout ?

 

Baxter Dury se produit le 6 juillets à Monts, le 14 juillet à La Machine à Feu à Dour (Belgique), au Midi Festival à Hyères le 20 juillet et le 2 octobre à Brest et le 6 à Montpellier.