Après la Nuit (ou Après la lumière pour reprendre le titre original Até ver a Luz) a la rage  de cinéma qu’on attend de tout premier film. A travers cette chronique des bidonvilles de Lisbonne, Basil da Cunha, jeune cinéaste suisse d’origine portugaise confirme son talent déjà révélé dans ses courts-métrages présentés à la Quinzaine et revient sur son histoire personnelle dans ces quartiers en marge de la bonne société lisboète, un monde en marge régi par ses propres lois.


Tout juste sorti de prison, Sombra reprend sa vie de dealer dans le bidonville créole de Lisbonne. Entre l’argent prêté qu’il ne parvient pas à se faire rembourser et celui qu’il doit, un iguane fantasque, une petite voisine envahissante et un chef de bande qui se met à douter de lui, il se dit que, vraiment, il aurait peut-être mieux fait de rester à l’ombre. Les quelques heures qui séparent Sombra du lendemain représentent donc un ultimatum, une menace dont on pressent qu’elle doit être fatale à l’un ou à l’autre des gangsters. À cette unité de temps correspond une unité de lieu : le quartier capverdien de la banlieue de Lisbonne, Reboleira.

A travers ces cadres en mouvement, flottant toujours autour des visages, ce montage très cut et brutal et l’attention portée à la musique de ces personnages (celle qu’ils jouent mais aussi celle qu’ils « parlent »), Da Cunha donne une vérité à ces êtres perdus, leur donne un relief cinématographique faute d’une réelle appartenance sociale. Un film anarchique ? Sûrement lorsqu’on s’attache à cette caméra toujours en mouvement, au bord de la transe et de l’évanouissement par moments, ces coupes sèches et violentes. Une manière pour le réalisateur de retranscrire cet esprit de marge et de transgression qu’implique un mode de vie basé sur l’illégalité, la débrouille et le commerce parallèle à un monde dont vous n’attendez plus rien, et qui n’attend plus rien de vous. Cette volonté d’anarchie d’Après la Nuit, on la retrouve aussi dans la méthode de tournage quasi-participative: une équipe réduite à deux techniciens – chef op’ et ingénieur du son – et un casting très largement composé de gens du quartier. Un tournage sans horaires ni fil rouge narratif précis, selon l’aveu même du réalisateur. Un côté foutraque digne d’un Larry Clark dont le dernier film tourné à Paris dans une proximité identique avec des marginaux, avec lequel il partage la tendresse du regard. Ou la fascination de Pasolini pour ces jeunes ragazzi des faubourgs de Rome dans son Accatone.

A la trame purement scorsesienne du film de gangsters, s’ajoute la dimension mythique voire mythologique du personnage de Sombra et de son parcours à travers la nuit. La force dramatique du film n’est qu’aucun des deux adversaires – Sombra et le caïd Olos – n’incarne le bon ou le méchant; la question du Bien et du Mal est cantonnée aux personnages secondaires. Entre la sorcière vaudou et la potion que lui administre le chamane,  le folklore mystique créole donne au récit une dimension proche de l’allégorie voire du mysticisme. Après la Nuit est un des chocs visuels inattendus de l’année et assurément un cinéaste à suivre.

Kamel Bouknadel.

Réalisé par Basil Da Cunha (Suisse/95 min) avec Pedro Ferreira, Joao Veiga, Nelson da Cruz Duarte Rodrigues… Sortie le 23 avril.