Au fin fond de la Virginie, à Pungo, Allyson Mellberg peint et dessine avec des pigments naturels des scènes de douce contamination et de lente décomposition. Personnages alanguis par le poison et le pourrissement, ces figures tristes constituent une humanité en déliquescence. Et qui doucement s’enfonce dans le mal qu’elle a créé. Une peinture littéralement organique. Première exposition personnelle en France depuis le 12 mars à la galerie LJ et rencontre avec le public le 2 avril prochain.

Propos recueillis par E.Lameignère. Illustrations Allyson Mellberg (courtesy galerie LJ).

Appartiens-tu à la tradition de l’art folk et naïf ?

Par définition non parce que je ne suis pas une autodidacte, je suis diplômée en peinture et en estampe. Cependant, il est vrai que j’ai été influencée par des artistes de l’art folk et naïf traditionnel. La première personne qui me vient à l’esprit est Henry Darger dont j’ai découvert l’œuvre à l’université. Ce que j’aime dans les travaux comme ceux de Darger et de l’art naïf en général c’est qu’ils montrent que ces artistes ont réellement créé leurs propres règles de dessin et de composition, de construction de l’espace. Ils n’ont pas une formation artistique qui les guide ou les bride, ce qui leur permet de laisser libre cours à l’innovation et à l’aventure.

De quelles influences te réclames-tu ?

L’artiste qui m’influence le plus est mon mari Jérémy Taylor qui est aussi mon principal collaborateur. Il y a également Louise Bourgeois pour son travail comme pour ses écrits, Leonora Carrington, Jan Van Eyck. En dehors du monde de l’art, la science-fiction exerce sur moi une influence immense à cause de sa capacité à aborder des problèmes concrets sur la manière dont nous regardons la nature ou traitons la planète, comment nous pouvons être formidables et étranges en même temps.  Me réfugier dans un parc naturel situé près de l’océan, à Pungo en Virginie, avec mon mari a eu une grande influence sur mon travail depuis cinq ou six ans. C’est un lieu magique et beau qui m’inspire énormément.

 

L’environnement, la pollution, la toxicité de notre civilisation demeurent des obsessions qui parcourent ton œuvre. Penses-tu que nous sommes condamnés à être contaminés ?

Et bien, en réalité nous sommes d’ores et déjà contaminés. Nous disséminons tous des substances inertes dans l’air, l’eau, la nourriture, et dans les produits d’hygiène corporelle. J’ai commencé à m’intéresser à ce genre de concepts quand la Food and Drug Administration a signalé que le paraben contenu dans les shampoings et les produits de beauté pouvaient être des perturbateurs de l’endocrine qui apparaissaient dans les tissus du cancer du sein. Je me demande ce que nous ressentirions en utilisant tous les jours ces produits si les dommages qu’ils provoquent apparaissaient clairement. Je me suis également intéressée au fait que ces produits ont été conçus et vendus initialement aux femmes. Le premier projet que j’ai fait en ce sens était un fanzine intitulé Shampoo Girls où j’ai publié des portraits de filles atteintes de profondes lésions tumorales que j’ai nommées en corrélation avec les produits chimiques que l’on retrouve dans les shampoings et les produits cosmétiques. Récemment, je me suis davantage concentrée sur notre désir de communiquer avec la nature (que cela soit bienvenu ou malvenu) et d’interroger notre relation à l’environnement.

Est-ce que Hayao Miyazaki a eu une influence sur le motif des tâches ?

C’est amusant, c’est la deuxième fois cette semaine que l’on me pose la question. Et ça n’était jamais arrivé auparavant, c’est intéressant. Les tâches sont, pour moi, une propagation de moisissures et de pores. Cela dit, j’adore l’œuvre de Miyazaki ! Et je crois vraiment que Princesse Mononoké en particulier a en commun avec mon travail notre relation conflictuelle avec la nature. Peut-être que est-ce là que pointe son influence.

 

Tu as recours à différents produits naturels pour ta peinture. Quels sont-ils et dans quelle démarche s’inscrivent-ils ?

C’est vraiment un effort que nous menons avec mon mari Jérémy Taylor. Je l’ai suivi sur cette voie qu’il avait empruntée avant que nous nous rencontrions à l’université. Ma vie et mon travail ont beaucoup changé depuis. Si je dois placer mon travail sur le terrain de l’environnement, je ne peux plus avoir recours à des matériaux qui le dégradent. Tout ce que nous utilisons est non toxique et recyclable. Il n’y a aucun risque à le conserver et il est parfaitement sain de l’utiliser chez nous. Je ne peux plus m’imaginer travailler différemment. Les pigments naturels ont quelque peu adouci ma palette, mais je n’y vois aucun problème. Ces temps-ci, nous nous apprêtons à créer de plus en plus nos propres pigments.  Nous faisons pousser de la guède et de la gaude (qu’utilisait Vermeer NDLR). La guède est un substitut de l’indigo et la gaude est un pigment jaune. Nous avons également dans notre jardin du raisin d’Amérique (pokeberry qu’on appelle aussi inkberry) qui était utilisé pendant la Guerre civile. C’est un fuschia lorsqu’il est frais qui peut éventuellement virer au marron et ressemble beaucoup à de l’encre de coquilles de noix. Nous sommes d’ailleurs en train d’écrire un livre à propos des méthodes et des techniques de peinture non toxiques et recyclables que nous devrions avoir achevé cet été.

« The Lotus Eaters » galerie LJ au 12, rue Commines Paris 3e www.galerielj.com

Rencontre avec Allyson Mellberg à la galerie le samedi 2 avril de 18h à 21h.